Intégrité et engagement jalonnent le parcours de cet artiste plasticien. Dans son atelier de Baie-Mahault, il met en images un récit sarcastique de l’histoire et du monde.

Tu as grandi dans la banlieue de Strasbourg, tu as commencé par le graffiti dans la rue, comment s’est déroulé cet apprentissage?

Nous étions une bande d’amis et il fallait faire quelque chose qui nous soit propre, le Hip Hop est arrivé à ce moment-là. C’est arrivé dans la cité comme un boulet de canon et là, nous avons pu nous reconnaître. C’était notre point de départ. Cela nous permettait d’envisager plusieurs branches, la musique, la danse, le graffiti… C’était à nous de développer la chose, cela s’est présenté comme une aubaine. C’est un flux qui n’a rien à voir avec l‘Académie, les supports sont immenses, la vitesse d’exécution très rapide, ce que l’on fait doit être visible et inatteignable. Cela entretenait un certain challenge envers soi même qu’on ne retrouve peut-être pas à l’école. Il y avait une adrénaline sur le moment et sur le lieu. A un moment, j’ai eu envie que cette histoire soit vue et entendue par tout le monde.

 
C’était l’époque des N.A.P. (New African Poets)?
Oui, l’époque de NAP et d’Abd Al Malik. Je les ai vus débuter, on vient du même quartier. Nous étions agglutinés dans les quartiers, on nous fermait en quelque sorte la ville. Les étrangers étaient là pour rebâtir la ville. Les immeubles étaient faits pour nous contenir.  Pour nos parents, il y avait un plan social mais pour leur progéniture, rien n’était prévu, les écoles n’étaient pas prêtes. Recevoir un Noir ou un Arabe dans la classe c’était nouveau, alors que la plupart d’entre nous étions nés là! Le Hip Hop a commencé dans la cité, cela n’intéressait personne au départ. C’était une histoire de reconnaissance d’un immeuble à un autre. Nous avons pu parler de nous avec nos propres mots et pas de la façon dont on nous l’imposait. Il y avait de la matière à pétrir, quelque chose à faire sortir de cela, la plupart d’entre nous ont ensuite bifurqué ou réussi. Méhdi Baala par exemple a été champion olympique de 1500 mètres.

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Comment as-tu évolué vers les arts plastiques?
Je n’avais pas d’effort à faire pour créer. C’était un geste naturel qui pour d’autres était surprenant. Vers 1995, j’ai pris de la distance avec le graffiti qui est devenu un consommable, aujourd’hui la politique et les institutions s’en servent, il n’y a plus beaucoup d’intérêt. J’ai voulu me défaire de cette identité de graffeur tout en maintenant une certaine intégrité. Je me suis tourné vers la toile. Elle me permettait d’engager un discours plus soutenu. Je n’étais pas là pour faire de la réinsertion ou être récupéré par un système communal ou de quartier. A ce moment-là, je me suis beaucoup intéressé à l’histoire de l’art, même si je n’ai pas pu faire d’école, car pour mes parents ce n’était pas possible. A force de dessiner et de peindre, on se dit qu’il doit y en avoir d’autres qui ont fait cela avant. A l’époque, il n’y avait pas Internet, pas de musée d’art moderne à Strasbourg, c’était une ville gothique (rires)! Je me suis dirigé vers l’Allemagne, il y avait quelque chose à pêcher là-bas, l’art existait dans les rues, ce n’était pas que du commémoratif comme à Strasbourg. J’ai pu avoir des référents pour ma réflexion. Un jour, j’ai reçu une énième lettre de rappel d’huissier, je croulais sous les dettes, je suis parti avec mes dessins sous les bras, j’ai posé cela dans le centre ville. Je suis rentré une heure après car j’avais tout vendu! Par la suite mon banquier m’a contacté pour savoir d’où venait l’argent que je gagnais, il m’a conseillé de prendre un numéro de siret car j’avais de quoi entretenir une profession.

Certains te comparent à Basquiat pour ton travail, ton parcours. Cela t’ennuie ou le prends-tu plutôt comme une reconnaissance?
C’est bien, même si cela manque de références. Il y a dix ans, Basquiat on ne le connaissait pas en Guadeloupe. Il y a beaucoup d’artistes que j’aime, comme Cy Twombly, Rauschenberg… Bien sûr que Basquiat est un de mes artistes favoris mais il est mort très jeune. J’ai d’ailleurs fait une exposition à Angers sur les artistes morts à 27 ans. Il y en a beaucoup qui ont eu ce génie qui a marqué le monde, dans la peinture, la musique.

 
Tu travailles beaucoup de matières, quel est ton support privilégié?
J’aime me définir comme un peintre plasticien. Il y a une dimension historique et noble avec la peinture, mais plasticien c’est la rencontre entre le design, la peinture, la sculpture et la performance. Le rôle du plasticien est un peu comme celui d’un chercheur scientifique, il va chercher de nouveaux supports, de nouvelles matières… L’art contemporain aujourd’hui n’a plus le même sens, c’est un moyen de spéculer. Il finance des guerres, des massacres, des dictatures. Il est passé au-dessus de la crise et cela a une connotation malsaine. Aujourd’hui, on ne peut plus parler de fulgurance, on prend un artiste, on le fait grimper, on fait de l’argent sur lui et puis il y a tout de suite quelqu’un d’autre derrière. Avec la mondialisation le marché s’est ouvert, les collectionneurs, les foires, les galeries germent de partout. Cela a une incidence dans la production artistique elle-même. On demande à l’artiste quelque chose de précis et de faire toujours la même chose. C’est cela que j’appelle l’art contemporain.

 

“Ce qui va me distinguer, c’est l’autodérision que je mets dans mon travail…”

 

 

Dans ton travail il y a une réflexion sur la mémoire, est-ce un passage obligé pour tout artiste en  Guadeloupe?
Cela fait partie de la structuration même de l’artiste, dans ce qu’il veut apporter, il doit se singulariser par son identité personnelle et par sa vision des choses. Sa réflexion s’appuiera forcément sur son vécu, son histoire, ses valeurs. Ce qui va me distinguer, c’est l’autodérision que je mets dans mon travail, qui s’apparente à de l’humour sarcastique. Je peux parler de tout mais en gardant le sourire. Le racisme fait beaucoup partie de mon travail, j’y mets une intention humoristique pour pouvoir l’aborder car il est dangereux dès qu’il devient une pensée, pas seulement par les actions. Je m’imprègne de la mémoire collective pour me réapproprier des choses qui vont percuter.

Ton travail sur les plaques offset de France-Antilles, tu le décris par exemple comme un symbole de la relation d’un centre avec une périphérie. C’est un positionnement politique?
Oui, mais pas seulement. Je suis moi même une résultante de cette politique. Ma mère vient de la Réunion, elle a été envoyée très jeune par le BUMIDOM dans la Creuse, il fallait alors rebâtir et repeupler la France. Je suis moi-même une périphérie, en Guadeloupe et en France aussi. On quitte son pays pour vivre mieux ou on fait venir des immigrants pour améliorer son cadre de vie. Mais une fois que le cadre de vie a été amélioré, que fait-on de ces étrangers? Tout était rassemblé dans ces plaques.

Et le lustre avec les bananes?
C’était au moment où Taubira se faisait traiter de guenon. Cette banane me suit depuis que je suis né, j’ai voulu lui redorer le blason. Joséphine Baker portait une jupe faite de bananes. La banane est une denrée qui a permis aux pays esclavagistes de créer leur fortune, avec la canne, le rhum… Le fait de qualifier une culture, un peuple avec un fruit, ce n’est pas nouveau. Une chanteuse de jazz (Billie Holliday) chantait “strange fruit”, elle parlait des noirs pendus aux arbres par le Ku Klux Klan, cela m’a amené à faire ce lustre.

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Tu te réfères beaucoup à la mondialisation et toi-même tu empreintes des éléments à différentes cultures, n’est-ce pas aussi cela le monde aujourd’hui?
Pour moi, cela a toujours existé. Mais aujourd’hui, on veut assimiler une culture en très peu de temps. Mais une culture ce n’est pas cela, on perd l’essence de la rencontre, celle-ci se fait sous une espèce de dictat: je prends, tu donnes ou je te l’arrache. Cette mondialisation est implacable. Pour ceux qui la subissent vraiment, je ne pense pas qu’elle soit une bonne chose.

 
Si tu devais associer ta peinture à une musique, ce serait laquelle?
Je travaille uniquement avec la musique. Je peins du Booba. C’est quelqu’un qui vit dans le futur.

On t’a décerné le titre de chevalier des Arts et des Lettres, comment as-tu accédé à cette récompense?
C’est la DAAC qui a proposé ma candidature. Quand je suis arrivé en Guadeloupe, il n’y avait rien. J’ai créé des événements, j’ai monté des centres d’arts… Beaucoup de choses sont en train de se développer actuellement comme le Mémorial et en toute humilité, je pense y avoir contribué. J’ai tapé sur la table pendant des années, j’ai même été interdit d’exposition en 2005, au moment où Sarkozy avait prononcé son discours sur les banlieues, j’ai créé la “Sarko-Karcher”. Cette œuvre a été présentée sur RFO et toutes mes dates d’expositions ont été annulées, en Martinique comme en Guadeloupe. Je n’ai pas compris car ces quartiers, cela nous concerne, quand nous sortons de la Guadeloupe nous n’allons pas vivre dans les grandes villas, ce sont ces quartiers qui ont accueilli nos familles. Finalement, je n’étais pas dans la réalité politique guadeloupéenne. Mais cette œuvre s’est retrouvée dans le Limousin pour les Francophonies, cela a été relayé par France O, on m’a reproposé des dates après. Il faut faire le tour par la “métropole” pour revenir chez soi…

“J’ai besoin d’être dans ce lieu chargé où l’on ressent des choses qu’on ne trouve pas ailleurs. ”

 

 

As-tu été sélectionné pour exposer au Mémorial ACTe?
J’ai travaillé longtemps dessus. Dans la maquette, le Mémorial était entièrement décoré de mes œuvres, sans même que je sois au courant! On m’a alors demandé de concevoir une sculpture avant la destruction de Darbousier pour constituer la mémoire des lieux. Je l’ai réalisée mais elle n’a pas été achetée par la Région. Elle doit faire trois cent kilos, je l’ai réalisée avec 400 bouteilles de rhum vieux livrées par Walker juste avant la fermeture de l’usine. On m’a aussi demandé de réaliser une sculpture centrale que j’ai présentée devant plusieurs comités: je l’ai appelée Echelle 44. J’ai récupéré les échelles que l’on trouve chez les particuliers, qui ont servi à bâtir la Guadeloupe. Ces échelles en bois hautes de cinq six mètres ont été construites avec des planches. Elles devaient créer un arbre en forme hélicoïdale et qui partait à son sommet dans toutes les directions. Le nombre 44 faisait référence aux 44 jours de grève, au 44° président des Etats-Unis, aux 44 hectares du Vatican… Ce projet a été avorté, il n’était sans doute pas dans le “politiquement correct”.

Tu réalises aussi des objets du quotidien comme le “Ti ban”.
Oui, c’est un objet qui a été délaissé que je retravaille comme un mobilier design. C’est une façon pour moi d’entretenir une indépendance, de ne plus attendre la subvention… Cela me permet de créer ma petite économie et d’être de partout. Pour l’instant on peut le trouver au KWI à Saint-François. Beaucoup de gens connaissent mon atelier et viennent le chercher directement ici. J’aimerai trouver des lieux, des magasins design pour les exposer.

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Tu en as offert un récemment à Lilian Thuram?
Je n’offre rien (rires)! Il a entendu parler de moi et est passé ici.

Vivre en Guadeloupe correspond-il pour toi à un idéal?
Même si j’ai dépassé le discours sur l’esclavage (je me vois comme un fils de roi et non d’esclave car l’histoire ne commence pas par la traite négrière), je suis quand même à la recherche de l’histoire. J’ai besoin d’être dans ce lieu chargé où l’on ressent des choses qu’on ne trouve pas ailleurs. Ici, j’ai le monde, j’interagis beaucoup avec les Etats-Unis, j’expose avec des Caribéens.

JEAN-MARC HUNT
www.jeanmarchunt.fr
Contact : 06.90.82.43.26
E-mail : hunt.artiste@yahoo.fr

 

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