Olivier Malo prépare sa thèse de Doctorat sur les “arts de combat noirs”. Ses recherches soulignent les liens et les interactions entre ces luttes et témoignent de la résistance culturelle et philanthropique à l’esclavage.

Tes travaux portent sur les “arts de combat noirs”, quelle direction ont pris tes recherches?
Il s’agit d’une analyse historique et comparative des luttes traditionnelles originaires de la Guadeloupe (mayolè, bénadin), de la Martinique (danmyé), du Brésil (capoeira) de la Caraïbe (maní, kalinda etc.) et de l’Océan Indien (diamanga, moringue). Les arts de combat noirs sont issus d’Afrique, ont existé durant la colonisation et l’esclavage. Le terme “noir” renvoie historiquement à la désignation par les Européens à partir de ce critère des techniques de combat pratiquées par les Noirs réduits en esclavage aux Amériques. Ce renvoie au caractère “noir” de ces activités était une façon de les déprécier au même titre que les pratiquants considérés comme des êtres violents sans humanité. Dans notre acception contemporaine, “noir”, renvoie à l’existence d’une culture originaire d’Afrique, qui fut à la fois préservée durant plusieurs siècles dans certains de ses aspects mais aussi transformée.  Par exemple la capoeira, de matrice africaine, fut influencée par des luttes d’origine asiatique (jiu-jitsu et karaté) et européenne (boxe anglaise et lutte romaine) au XIXe et au XXe siècles. C’est donc l’histoire des arts martiaux qui se lit à travers ces pratiques.

 

“… la Caraïbe ne formait qu’un seul et même espace.”

 

 

Ton intérêt s’est porté sur ce sujet puisque toi-même tu pratiquais un art de combat?
Oui, je pratique les arts martiaux depuis vingt ans. J’étais professeur de Viet vo dao, un art martial d’origine vietnamienne. J’ai ensuite découvert la capoeira dont je suis également professeur, et dès le début comme pratiquant je me suis questionné sur ses origines. J’ai dans un premier temps questionné les  maîtres de la capoeira autour de moi.  En plus de leur grande expertise technique et pédagogique, ils avaient quelques pistes de réponses à apporter. Cependant eux-mêmes, sur certains points précis, n’étant pas historiens, de leurs propres aveux, étaient dans l’incapacité d’éclairer tous les points relatifs à l’histoire. C’est l’une des raisons pour laquelle j’ai entrepris de mener des études historiques.

Quels types de sources utilises-tu?
Au Brésil, j’ai travaillé à Rio de Janeiro sur les archives de la Bibliothèque Nationale et du Centre National du Folklore, en particulier les sources de presse qui sont très peu étudiées, contrairement aux sources de police et de justice. Cela permet de repenser l’histoire en particulier la première moitié du XXe siècle. Aux Antilles, les sources sont d’origine coloniale (chroniqueurs, décrets, lois, gravures, lithographies etc..). La tradition orale est très difficile à approcher. Mais le fait d’avoir une analyse comparative permet de combler le manque de sources  et de faire une synthèse générale. Aujourd’hui, on considère ces espaces comme cloisonnés,  alors que dès l’époque amérindienne, la Caraïbe ne formait qu’un seul et même espace. Il n’y avait pas réellement de frontières comme aujourd’hui.  Au Brésil, il y a des échanges depuis le XIX° siècle avec des pratiquants de luttes d’autres régions du monde. Ces terres colonisées étaient des espaces de mouvement, elles n’étaient pas hermétiques.

 
Qu’est-ce qui motivaient ces pratiquants à lutter ainsi?
C’était une forme de résistance à l’esclavage. Non pas une résistance physique, un art de guerre comme on l’entend parfois encore aujourd’hui (au Brésil depuis 30 ans les historiens ont montré l’inanité de cette vision des choses). C’était une résistance culturelle mais plus encore une résistance qualifiable de philanthropique, basée sur le respect de leur qualité d’êtres humains. Il y avait deux fonctions principales, d’abord les duels judiciaires. Il s’agissait de rendre justice entre deux esclaves qui avaient un différent. C’était inhérent à la communauté d’esclaves et il n’y avait aucun lien avec les maîtres. D’ailleurs, la plus ancienne source qui date du XVII° siècle et qui prépare la rédaction du Code Noir parle bien de “combats de défi” entre esclaves dans des lieux écartés. La deuxième fonction est celle du divertissement, dans le cadre de fêtes populaires, associé à la danse, à la musique et au chant. Ce sont des arts qui permettent de faire la paix et non la guerre, avec des armes non létales. Quand les esclaves voulaient réellement se défendre, ils prenaient des couteaux, des fusils, et attaquaient en nombre, ils étaient rodés aux stratégies guerrières et n’allaient pas prendre un bâton ou se battre à mains nues dans un combat singulier. Les chroniqueurs qui relatent ces luttes les ont jugées comme violentes et barbares, car c’est ainsi qu’étaient jugés les Noirs. Mais quand on extrait ce regard péjoratif, on se rend compte qu’il n’y avait pas de blessures et qu’à la même époque, dans les colonies et en Europe, les châtiments corporels qui étaient réservés aux prisonniers étaient davantage violents: fouet, amputations, brûlures… L’intérêt de ces luttes, c’est qu’elles montrent au contraire la capacité de ces esclaves d’avoir fait preuve d’actes civilisés en réglant leurs conflits dans la paix à partir de principes égalitaires et de se divertir, au final de renouer avec leur humanité. Voilà pourquoi je parle de résistance philanthropique.

 

“Il y avait une réelle dimension sacrée, religieuse.”

 

 

 

Ces arts de combat se sont-ils maintenus dans certaines régions d’Afrique?
Effectivement ils existent, mais ces disciplines ont évolué comme en Angola (le engolo, le khandeka..) Le mayolè du terme mayombé viendrait de la région du Congo et serait à l’origine un moyen de célébrer les morts et leur passage dans l’au-delà, le mot mayombé signifiant dieu ; dans la Caraïbe, il y a cette dimension sacrée, une forme de survivance qui est restée mais à laquelle s’est greffée une dimension judiciaire et de divertissement.


Le mayolè associe le chant, la danse et la musique, est-il aussi porteur d’une philosophie ou d’un esprit particulier?
A l’origine la musique n’était pas toujours présente. Elle l’était lors des fêtes, des mariages, des cérémonies religieuses durant lesquels les combats s’entremêlaient à la danse, à la musique et aux chants. Là encore, le degré d’engagement physique diminuait et l’on assistait plus à une démonstration de son adresse que de sa force. Le combat au bâton déjà au XVIIIe siècle (et sans doute avant) n’était pas une rixe mais un art à part entière. Le bois était choisi en fonction de sa dureté, il était “monté” avec de la poudre de pierres calcaires insérée à l’intérieur. Ainsi, les lutteurs en possession d’un bâton “monté” se sentaient protégés. Il y avait un rituel d’avant combat au cours duquel les lutteurs touchaient la terre avec la main, la portaient à la bouche, se frappaient la poitrine et  regardaient le ciel. Il y avait une réelle dimension sacrée, religieuse. Ces luttes avaient une symbolique riche et variée, et nécessitaient la maîtrise d’un savoir-faire transmis de génération en génération.

Existe-t-il des événements qui réunissent les différents arts de combat?
Force est de constater que c’est en Martinique que les événements autour des arts de combat noirs sont les plus développés. L’association AM4 réalise depuis plus de 30 ans un travail de préservation et de développement du danmyé sur l’ensemble de l’île. Elle organise également des rencontres avec des maîtres de capoeira, de mayolè ou de luttes africaines. Chaque année, lors du Samedi Gloria, l’AM4 convie des spécialistes d’autres luttes comme le moringue réunionnais ou la lutte chinoise. C’est à la fois une démarche de valorisation de la culture antillaise et d’ouverture sur le monde. La dynamique lors de ces événements est très positive. En Guadeloupe, quelques manifestations existent également, principalement cette fois-ci autour du mayolè et du bénadin (lutte à mains nues guadeloupéenne). Elles sont organisées par les associations culturelles ou les mairies. Elles permettent de faire connaître ses arts ancestraux malheureusement inconnus du plus grand nombre.

Quels sont les clubs qui perpétuent cette tradition?
En Martinique, l’association AM4 structure et développe notamment le danmyé sur l’ensemble de l’île. En Guadeloupe, Les majors de l’Association des Mayoleurs du Moule, à Portland, sont les gardiens de la tradition. On doit leur rendre hommage car c’est grâce à eux que la tradition du mayolè s’est transmise et se perpétue encore aujourd’hui. Parmi les dirigeants de l’association, Jimmy Beaupin, Davillé Dantes ou Pascal Pierrefitte ont permis au mayolè d’avoir une visibilité en Guadeloupe et à l’extérieur. Le bènaden se pratique encore dans la région de Sainte-Anne lors de certaines veillés, Zangalo est sans doute le plus habile de l’île dans cet art de combat. Aujourd’hui, une nouvelle génération développe à son tour ces arts de combat noirs. Pour ce faire, elle s’appuie sur le savoir des anciens et propose aussi d’adapter les contenus d’enseignement pour les rendre accessibles au plus grand nombre, petits et grands. A ce titre, nous pouvons souligner le travail pédagogique et de formation très intéressant  initié par Mike Bureau depuis quelques années. Les arts de combats noirs ont une spécificité historique, sociale et technique qu’il est indispensable de préserver et de développer tout comme son universalité qui permet de comprendre qu’au-delà des différences, il y a une même humanité.

OLIVIER MALO
Contact: oliviermaloguadeloupe@gmail.com
06.90.72.90.92

Texte: Cee Bee

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