Lauréat du prix Start en 2012, Ronald Cyrille a enrichi le patrimoine culturel local avec des œuvres engagées et symboliques. Une dynamique qu’il entretient aussi bien dans la rue qu’en atelier.

C’est au Campus Caribéen des Arts de la Martinique que tu as obtenu ton Master II en 2012. Comment y es-tu rentré, avec quels objectifs? Qu’est-ce qui a motivé ce choix pour une école d’Art aux Antilles plutôt qu’ailleurs?
Tout simplement en réussissant le concours d’entrée. Mon premier objectif fut d’aller au bout de trois années d’études pour obtenir un DNAP (Diplôme National d’Arts Plastiques), et après l’avoir obtenu avec les félicitations du jury, j’étais (presque) obligé de poursuivre deux ans de plus pour le DNSEP (Diplôme National Supérieur d’Art Plastique au grade master). Objectif qui fut également atteint avec une mention. Le choix d’une école dans la Caraïbe plutôt qu’ailleurs fut stratégique sur le plan économique. Deuxième d’une famille monoparentale de neuf enfants, il était plus facile sur le plan financier de faire des études aux Antilles plutôt qu’outre-Atlantique, plus facile également de rentrer au “pays natal” en période de vacances.

On retrouve dans ton univers un bestiaire composé de créatures fantastiques et terrifiantes. Le langage symbolique que Jérôme Bosch utilisait pour dénoncer le vice et la malfaisance humaine te parle-t-il?
En effet, nous avons certainement des préoccupations communes. Le langage symbolique que j’utilise sert souvent à dénoncer ou mettre en lumière les travers de notre société. Il me permet de parler de ce qui “nous mine et de ce qui nous anime”. Ainsi, comme on pourrait trouver des animaux humanisés dans les fables de La Fontaine ou encore dans les histoires de nos régions tels que les contes, il s’agit bien souvent de métaphore plastique. Un de mes personnages pendant de nombreuses années fut “un chien bicéphale”.

 

“J’étais cet artiste, reporter, enquêteur, à la recherche des fragments de cette histoire…”

 

Tu dis jouer avec les mots quand tu peins… Si tu devais associer tes toiles à un auteur, qui serait-il?
Je suis un vrai mélomane, et je m’intéresse énormément à la poésie urbaine  avec des auteurs comme Kery James, Médine, Youssoupha… Si je devais associer mes toiles à un auteur, je choisirais Tupac.


Lorsque tu as collaboré à l’exposition GRENN SÈL à l’atelier galerie Nankin (2014), tu as réalisé une toile sur les événements de mai 67, La Liberté tuant le peuple, qui a intégré la collection publique du Fond d’art Contemporain de Guadeloupe. N’est-ce pas paradoxal que cette œuvre si contestataire du pouvoir rejoigne un fond public?
Cette expo avec Joël Nankin et Anais Verspan fut une belle aventure. C’était une invitation de Joël lors de  l’inauguration de son Atelier Galerie à parler à travers la peinture de ces pans d’histoire souvent oubliés et très peu documentés. J’ai moi même beaucoup appris de mes recherches et témoignages divers recueillis sur les évènements de l’époque. J’étais cet artiste, reporteur, enquêteur, à la recherche de fragments de cette histoire qui allait me fournir les éléments et pistes nécessaires, que l’imagination se chargerait par la suite de mettre en image dans l’espace de la toile. Il est vrai que cela pourrait sembler paradoxal, mais je ne me suis pas posé la question de la sorte. Pour moi, c’est un honneur de faire partie de cette collection qui rassemble des artistes du Pays mais aussi d’autres comme Bruce Clarke, avec lequel j’avais pu faire un “workshop” lors de mes années lycée. Cette œuvre me semble correspondre d’avantage à une collection  publique comme le Fonds d’art contemporain plutôt que d’être chez un collectionneur privé.

Tu as aussi réalisé des fresques murales. Le Street art influence-t-il ton travail en général? Qu’apprécies-tu lorsque tu te livres à ce type de performance?
Oui, le Street art a été très formateur. Aborder l’art de la rue ne fut pas une mince affaire car l’intention soulevait de nombreuses questions: que faire? Comment le faire? Où le faire? Devrais-je rester anonyme ou pas? Comment me démarquer en mettant en avant ma singularité? Comment interpeller? Comment m’approprier les codes du Street art? Comment les détourner pour les mettre au service de ma création? Devrais-je prendre le risque de me faire arrêter par les autorités? Qu’est ce que j’avais à y gagner, sachant que je n’allais en aucun cas être rémunéré alors qu’il me fallait investir en matériel?  Ce sont souvent des moments de rencontres et de partage avec un public qui ne se déplace pas forcément pour aller voir des expos, mais qui est loin d’être indifférent. Pour moi, ce sont de vraies performances, je me dépasse en peignant bien souvent plusieurs dizaines de  mètres carrés dans l’urgence et l’adrénaline. Ce sont des moments d’improvisations et de spontanéité.

 

“Il nous faut des salles destinées à recevoir des œuvres d’art.”

 

Il y a beaucoup de polémiques autour du Street art car s’il est né dans la rue, c’est dans l’illégalité et il peut être encore condamné par la justice, alors qu’il est entré en galerie,  est encensé par la critique depuis quelques années. L’artiste graffeur américain JonOne a d’ailleurs revisité la Liberté guidant le peuple pour l’Assemblée nationale. Quel regard portes-tu sur cette évolution?
Je me suis moi même fait arrêter quelques fois dans le passé. Avec le temps, mes pièces ont acquis une certaine popularité qui m’ont permis d’agir plus librement, mais toujours dans le respect de la propriété d’autrui. Je ne vois pas la démocratisation du Street art comme étant une mauvaise chose. Beaucoup de puristes craignent qu’il ne perde son côté contestataire et politiquement incorrect pour intégrer les galeries et les maisons, mais il en est rien. Je trouve tout à fait justifié que les artistes du Street art puisse vivre de leurs art et ainsi intégrer de grandes collections. Il est fort intéressant de constater que JonOne qui est un artiste issu de la culture urbaine, n’hésite pas à aborder et revisiter avec audace une œuvre emblématique de l’histoire de l’art. De ce fait, il rend plus accessible l’œuvre originelle. La liberté guidant le peuple de Delacroix est l’un des tableaux qui parle de résistance, de lutte contre toutes les tyrannies.  Cette œuvre symbolise assez bien les luttes pour faire valoir les symboles de notre démocratie. D’ailleurs, mon tableau La liberté tuant le peuple est inspiré du tableau de Delacroix. Je propose ainsi une interprétation singulière de cette œuvre raisonnant intimement avec les évènements de Mai 67 ou encore la frustration de la population lors du soulèvement en masse de 2009. Si les faits ne sont pas identiques il s’agit néanmoins de lutte civique et de soulèvement de populations opprimées. Ce tableau se veut être une critique sur l’empoisonnement des Guadeloupéens par le sol et les aliments.

Où le public peut-il voir tes œuvres?
Certaines de mes œuvres sont visibles dans la rue pour commencer: parking de la Marina du Gosier, rue du cimetière et dans le Bourg des Abymes, à Saint-Félix. Mes œuvres sont aussi visibles dans l’atelier en prenant directement contact avec moi. Au Fond d’Art Contemporain de la Guadeloupe et  l’atelier 89 à Aruba, pour ceux qui ont envie de voyager. Au Centre Rémy-Nainsouta, où j’exposerai au mois de mars. D’une manière générale, sur mon Facebook et sur le Web.

 
Ne manque-t-il pas une salle d’exposition permanente pour tous ces artistes guadeloupéens que les collectivités soutiennent, sans pourtant leur donner la place qu’ils méritent?
Il est clair que oui: c’est un cruel manque en Guadeloupe. Il nous faut des salles destinées à recevoir des œuvres d’art. Des espaces et lieux qui mettent en valeur le travail des artistes avec une bonne scénographie, un bon éclairage, une bonne communication et assurant une certaine mise en réseau et promotion avec “le monde”. Nous devrions pouvoir donner à voir des évènements de qualité documentés (catalogue bilingue etc), nous permettant de communiquer avec la Caraïbe et au-delà. Cela permettrait de favoriser les rencontres, de pouvoir inviter des peintres extérieurs. Je dirais que ça me semble un besoin vital afin de remédier au monopole qu’ont certains artistes, qui s’auto-exposent toute l’année.

RONALD CYRILLE
Facebook: B.Bird Art

Texte: Cee Bee

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