Ancien plongeur de loisir devenu plongeur archéologue, Bernard Vicens est le fondateur de Prepa Sub Antilles, l’association qui accomplit des recherches sous-marines autour des îles de Guadeloupe. Un travail qui a permis de faire émerger de véritables trésors historique.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de plonger pour découvrir des vestiges archéologiques?
J’ai passé mon adolescence au club COMEX à Marseille qui était, à l’époque, la meilleure entreprise de travaux sous-marin au monde. En plongeant à Marseille je me suis petit à petit intéressé aux vestiges que je découvrais et à leur lien avec l’histoire maritime. Je  me suis passionné pour cette activité et j’en ai fait mon hobby principal. Arrivé en Guadeloupe, dans les années 1983-84, j’ai continué à pratiquer cette activité pendant mes loisirs. J’ai rapidement pris conscience de la richesse des fonds et d’une absence totale de structure. Ayant peu de moyens, j’ai déterminé un site prés des côtes: le port du Moule, avec ses ancres sur le corail. L’intérieur du port est riche de tessons (morceaux de poterie) attestant les produits manufacturés importés. Lors des déchargements de gros navires transatlantiques sur des pirogues ou des gabares, il y avait de la casse, qui finissait à la mer. J’ai donc demandé des autorisations de fouilles au Ministère de la Culture DRASSM, basé à Marseille. Il faut savoir que tout ce qui est dans la mer appartient à l’Etat. Par la suite, j’ai passé des diplômes et suivi des stages, notamment à Saint-Malo de 2000 à 2005, avec les meilleurs Français de la discipline: Élisabeth Veyrat et Michel L’Hour.

 

“Notre histoire est étroitement liée à la mer …”

 

A quelles grandes découvertes avez-vous participé?
Quand je travaillais à l’Université avec le professeur Alain Yacou, nous avions entrepris un travail de recensement des épaves autour des iles de Guadeloupe. A l’issu de ce travail, nous estimions le potentiel à près de 500 sites et épaves. Aujourd’hui, nous en sommes à plus de 800 avec les travaux de Michel Rodigneaux, (membre Prepa Sub) sur Victor Hugues. Parmi les chantiers les plus importants, il y a un “lougre” qui fait partie des huit épaves inventées (trouvées) à Anse à la Barque (Bouillante). Ce genre de navire était principalement utilisé pour la répartition commerciale inter-îles. Les esclaves, considérés comme une cargaison à l’époque, ont certainement transité sur ce navire, les prochaines fouilles nous le dirons. Nous avons déposé une demande d’autorisation pour y retourner avec une équipe guadeloupéenne et pour la première fois avec deux étudiantes de l’université de Montréal, pour échanger et avoir une autre vision de ce douloureux moment de notre histoire. L’autre chantier important est la recherche de deux navires coulés en 1666 aux Saintes, lors de l’affrontement franco-anglais, suite à la prise de possession de St-Christophe par les Français. Il s’agit, pour l’instant, d’une ou deux frégates ou d’une flûte, commandées par les capitaines Baron et De Rauville. L’une aurait été brulée et l’autre coulée. Après avoir effectué en avril un sondage sur 2,50 mètres dans le corail sans succès, nous allons nous servir de moyens électroniques pour poursuivre nos recherches.

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Pour évaluer les sites potentiels à fouiller, vous travaillez de concert avec les archives?
Des membres de l’association sont spécialisées dans ce domaine, notamment une qui est chargée des archives à Londres, deux autres qui dépouillent les archives à Paris. Ces membres sont rémunérés par l’association ou défraillés. Ils s’occupent surtout de recueillir les témoignages de naufrages. Nous avons envisagé avec le soutien moral du Mémorial ACTe et financier des collectivités, la possibilité de construire ou d’acquérir un navire afin de nous rendre sur ces épaves négriéres, car le navire que nous possédons actuellement de 6 mètres, ne correspond pas du tout. Un dossier a été déposé en Région pour des recherches en archives et sous-marines. Nous avons actuellement deux robots et deux sonars à balayage latéral (d’une valeur de 100.000€) pour débuter ces recherches, ainsi que des scaphandriers professionnels.

Que deviennent les pièces que vous remontez, sont-elles exposées dans des musées?
Avant de remonter quoi que se soit, il faut déjà en demander l’autorisation et avoir un projet de prise en charge de traitement. On ne peut pas remonter des objets, qui ont passé plusieurs années dans l‘eau de mer, sans les perdre. Il faut trouver le financement pour traiter ces objets. Par exemple, aux Saintes, nous avons signé une convention avec le Fort Napoléon pour les objets que nous pourrions remonter. Le traitement dépend de la nature de l’objet. Pour l’or et le plomb il n’y a pas de traitement. Pour les métaux ferreux il faudra une période de désanélisation, pour un canon cela peut prendre jusqu’à deux ans.  Par contre,  pour la faïence ou la poterie, un désalement naturel ou/et électrique suffit. Il y a des objets que l’on aimerait sortir de l’eau mais il faut les laisser sur l’épave, placer un géotextile par dessus, (tissus très poreux) puis du sable pour stabiliser l’ensemble et le protéger.

Toute cette logistique est donc financée par les collectivités et les institutions publiques comme les musées?
Les musées sont plutôt sollicités pour la préservation et le traitement du mobilier, les collectivités finançant le matériel. Nous avons eu le soutien de M. L. Molinié pour l’acquisition des sonars à balayage pour la mise en valeur du patrimoine sous-marin de Terre-de-Haut. La commune de Baie-Mahault a une volonté similaire pour le Grand Cul-de-sac Marin. Notre histoire est étroitement liée à la mer et le public y est sensible. Le Mémorial ACTe est un très bel outil de communication et d’exposition, il faut maintenant interroger les archives et la mer pour confirmer ou infirmer les écrits.

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Dans le cadre de votre association, vous avez initié les lycéens à l’archéologie sous-marine, ce projet avait-il l’ambition de susciter des vocations?
Susciter des vacations oui, mais multiples. Le but n’était pas une formation en archéologie sous-marine, même si on ne peur pas empêcher quelqu’un de vouloir le devenir. Quand je suis entré à l’université, en 2001, j’étais le 54ème plongeur archéologue rémunéré dans le monde. C’est un domaine très fermé, nous avons été les premiers en Guadeloupe à exercer cette activité et il faut être très motivé. De 2004 à 2006, nous avons mis l’archéologie sous-marine au programme du Bac dans les lycées de Baimbridge et Petit Bourg. En archéologie sous-marine, nous utilisons une douzaine de disciplines qui sont enseignées au lycée: l’histoire-géographie,  les  mathématiques, la physique, les langues, la littérature, la technologie, le droit… Cette action à remporté un franc succès, c’était très enrichissant pour les élèves et les professeurs pouvaient argumenter leurs propos avec des images à l’appui. Cela a permis de motiver les élèves et de garder leur attention pendant les cours, parsemés d’histoires de corsaires et de pirates des Caraïbes! En 2009, nous avons essayé à la demande du Recteur de créer une passerelle entre le lycée et l’université, mais  nous n’y sommes jamais parvenus à cause d’événements politiques, de changements de responsables administratifs… Il est possible que cette activité soit reprise, nous serions toujours les premiers en France à le proposer, nous sommes prêts !

Existe-t-il réellement des trésors, comme celui de Tintin et le secret de la Licorne, qui ont été retrouvés par l’archéologie sous-marine?
Dernièrement, il à été trouvé une épave au-dessus de la Colombie (San José 1708) dont le trésor a été évalué à plus d’un milliard d’euros (or, argent, pierres précieuses, NDLR). Quand il s’agit d’un trésor monétaire, normalement, la personne qui l’a découvert ne doit ni le toucher, ni le déplacer. Il doit prévenir les Affaires Maritimes ou la Région, puis une évaluation sera effectuée et un pourcentage lui sera reversé. Aux États-Unis a contrario, celui qui trouve garde, donc tout le patrimoine se trouve chez les particuliers. Ce n’est pas une solution, ce serait donc judicieux de trouver un équilibre entre ces deux règles. La population joue un rôle important dans la recherche historique sous-marine. Prepa Sub Antilles, soutenu par ses partenaires (le Parc National et la SARA), travaille sur “Le recueil de mémoire des gens de mer”, en rédigeant des fiches, issus de documents universitaires. Il s’agit de répertorier des événements vécus ou des propos entendus. Notre mémoire part avec la disparition de nos ainés. L’an dernier, j’ai rencontré un vieux monsieur de Marie-Galante qui m’a raconté que lorsqu’il était enfant, en sortant de l’église avec son père, ils ont vu de l’huile noire et des vêtements émergés au large. Ce pourrait être un sous-marin! Un ancien journaliste de France Antilles a enquêté et a réuni des documents. Une mission pourrait être envisagée en 2016 avec notre matériel de détection.

 

“Nous en sommes actuellement à huit épaves découvertes dans cette baie…”

 

Parfois, les découvertes sont le fruit du hasard, après le passage d’un cyclone notamment, il y a des objets qui remontent.
Cela a effectivement été le cas après le passage du cyclone Lenny. Le site de l’Anse à la Barque a été découvert par M Cabarus, qui en se baignant a heurté un canon. Nous en sommes actuellement à huit épaves découvertes dans cette baie…

 
C’est donc une mission très importante que de sensibiliser le public, pour qu’il puisse contribuer à la recherche?
La communication est effectivement primordiale. Nos ainés disparaissent et emportent avec eux leurs souvenirs. Si les interventions sous-marines coûtent cher, ce recueil de témoignage oral ne l’est pas. Ce qui est sous l’eau peut le rester des centaines d’années, ces témoignages disparaissent beaucoup plus rapidement. Nous travaillons pour que l’on nous aide dans ce travail de fourmi, peut-être qu’une émission télévisée porterait ses fruits. Nous avons des histoires “abracadabrantesques” à raconter: des trésors sortis de l’eau par des charrettes à bœufs…. Il y a quelques années, j’ai été missionné pour aller rechercher un trésor à Cuba d’après une carte, à trente pas au Nord puis au Sud d’un arbre mort, avec des traces fraîches de gros reptiles… L’histoire maritime n’est pas seulement l’univers du cinéma ou de la littérature mais aussi notre véritable histoire que nous recherchons.

PREPA SUB ANTILLES
Mail: prepasub.971@orange.fr
Tél: 05.90.263.409

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