Kongo est à l’image du festival qu’il a créé: Kosmopolite. Globe-trotter depuis son enfance, il passe de réfugié politique à artiste international dans le luxe en collaborant avec Hermès, mais c’est à Basse-terre qu’il a posé ses bagages.

Quel est ton parcours?
J’ai été conçu en mai 68 à Toulouse et je suis parti au Viet Nam peu de temps après ma naissance car mon père est vietnamien et ma mère est française. Mon père avait eu une mention au Bac et obtenu une bourse pour faire ses études en France. Je rappelle qu’à l’époque le Viet Nam était une colonie française comme la Guadeloupe l’a été. Je me considère comme un enfant des colonies et on a ça dans notre sang. Donc en 75, c’est la chute de Saigon, le Viet Nam du Nord prend le pouvoir et à partir de ce moment-là toute ma famille éclate. Je n’avais que 6 ans et ma mère en tant que française a revendiqué le droit du sol pour moi vu que j’étais né en France. Elle travaillait à l’ambassade de France, m’a fait des faux papiers et m’a mis dans un vol pour Paris. Je me suis retrouvé en galère pendant deux mois jusqu’à ce que je retrouve mes grands-parents français qui m’ont choyé pendant six ou sept ans,  jusqu’à ce que ma mère et mon père puissent rentrer en France. Mes grands parents habitaient dans le Sud de la France et en tant que réfugié politique j’ai toujours été le «niakoué» des gamins, un étranger qui devait se battre tous les jours. C’est une école de la vie en fait, j’ai appris très vite que tu peux tout avoir aujourd’hui et tout perdre demain, donc il faut profiter le jour même de ce que tu as. Ma mère a eu ensuite un poste à Brazzaville au Congo. C’était un changement radical encore une fois mais cela m’a permis d’ouvrir mon esprit. J’ai eu la chance de voir Kassav là-bas en 82 ou 83 au stade de la Libération pour leur premier album, c’était mon premier lien avec les Antilles. Au Congo j’ai appris la langue,  j’ai eu la chance d’être initié au mysticisme très jeune et de voir des choses incroyables qui m’ont permis de comprendre le vrai pouvoir de la nature. Donc Kongo a été un nom évident pour moi, quand j’ai commencé à rencontrer l’énergie du Hip Hop et à essayer de danser et rapper.

 

“…c’est un vrai fondement de la liberté, de l’énergie libre et de la non-propriété. C’est de la peinture gratuite…”

 

Comment s’est passée cette rencontre avec le Hip Hop?
Cette énergie était impalpable et pourtant elle était là. Nous voulions tous refaire le monde. La culture qu’il y avait sur place ne nous convenait pas, le disco, le funk que je consomme aujourd’hui mais qui à l’époque ne me convenait pas du tout. Le Graffiti est arrivé à point nommé car j’ai toujours dessiné. Je recréais mon monde, commençais par des trucs intergalactiques et qui finissaient en géométrique…

Tu fais également partie des MAC aux cotés de Pwoz et Alien?
J’ai integré le groupe en 1988 quand je suis arrivé en France. Ils etaient formés depuis 1984, une bande de potes du Faubourg Saint-Antoine dans le 11ème à Paris. Moi j’etais le viet-africain qui prenait le Graffiti en pleine gueule. Il y avait Ragtime, Gandy, Juan, Popof, Coran1, Psy, Schave et au cours des voyages et des années le crew s’est agrandit et le nom des MAC résonne au “4 coins” du monde maintenant!

Aaron jah stone - Kongo Art

Quelles sont pour toi les valeurs que véhicule le graffiti?
La première valeur est la LIBERTÉ. Celle de peindre où tu veux, c’est une énergie positive, un don. J’ai toujours considéré que c’était un acte pour les autres et pas du vandalisme. Aujourd’hui, quand je vois le prix auxquels je vends mes toiles ça me fait bien rire. J’ai rencontré l’ambassadrice de France à Djakarta (capitale de l’Indonésie, ndlr) quand elle a fait un discours pour ouvrir mon exposition et je lui ai glissé à l’oreille: « Tu sais à l’époque la police m’arrêtait et je faisais 36h de G.A.V. et maintenant c’est toi qui ouvre mon exposition.». Elle a rigolé, parce que c’est le paradoxe du Graffiti. Mais c’est un vrai fondement de la liberté, une énergie libre et de la non-propriété. C’est de la peinture gratuite. Aujourd’hui si tu veux aller voir de la peinture, il faut payer un ticket pour aller dans un musée et voir les peintures de nos anciens. Je n’ai rien contre ça mais en tant qu’artiste contemporain n’ayant pas d’atelier, il faut bien t’exercer, te faire connaître, et le Graffiti a été pour moi la meilleure pub, mais aussi le meilleur don de moi-même envers les autres. Je sers les autres, leur donne une part de bonheur, d’interrogation, une trace pour prouver que je ne suis pas qu’un numéro dans un système auquel je ne crois pas.

Tu dissocies clairement le Graffiti de l’art?
Le Graffiti c’est dehors et illégal et le Street Art comme ils ont appellé c’est une école de peinture, une énergie qui est déjà canalisée.

Kongo 1

Comment as-tu découvert la Guadeloupe?
J’ai d’abord découvert New York qui à mon avis était la capitale de la Caraïbe, maintenant c’est plutôt Miami. ll faut savoir que 80% des graffeurs New-yorkais sont des Antillais. J’y ai aussi découvert que des pas de Hip-Hop était influencés par la Salsa, le Gwoka ou la Capoeira. Finalement c’est un triangle qui est le même que celui de la traite négrière,  notre culture vient du même bateau! La première fois que je suis venu en Guadeloupe c’était en 1990, j’ai rencontré des grands frères qui étaient rastas et qui me parlaient de choses qui me touchaient énormément et j’ai vu des gens de mon âge qui eux étaient dans le Dancehall. J’ai commencé à peindre dans la rue et à rencontrer des artsites comme Dalton, N’B, toute l’école du Dancehall guadeloupéen. Et je me suis rendu compte qu’ils étaient plus proches de ma vision du Graffiti et de ce que j’ai envie d’exprimer en tant que fils de colonisé, que celle de Paris.

Le dessin t’a permis de communiquer depuis ton plus jeune âge et pourtant maintenant tu es plus tourné vers les lettrages. Comment l’expliques-tu?
Pour moi le lettrage c’est du dessin. Je dessine des lettres. Faire des personnages de BD qui sont bien faits et qui expriment quelque chose, c’est super, mais un lettrage que tu poses ou que tu décryptes, c’est un travail graphique. A l’époque, nous mettions nos Wild Style, nos lettrages que les gens ne comprenaient pas.  C’est la voie la moins facile et la plus originale, celle qui permet d’apporter quelque chose de nouveau. Reproduire une photographie en peinture se fait depuis Poussin au XVIIème siècle… et même depuis les Egyptiens. Réinventer un alphabet qui s’adresse à des gens et qui a du sens c’est totalement autre chose. Un personnage exprime des choses. Les lettres disent des choses. Et graphiquement les lettrages me touchent beaucoup plus que des personnages biens faits. C’est quelque chose que je sais faire mais rien à voir avec Alex ou Pwoz, ils ont un savoir-faire qui est incroyable.

 

“Le graffiti est éphémère, c’est quelque chose qui se pratique. La peinture, elle, se construit avec des règles”

 

Tu exposes maintenant en galerie (tout en continuant de faire des murs). Comment t’es venu cette démarche? C’est un aboutissement?  Les propos de certains «puristes» ne vont pas dans ce sens, qu’en penses-tu?
Dans le graffiti j’ai fait pas mal de choses, je dirais que j’ai fait un peu le tour de la question. J’ai peins un peu partout dans le monde sur différents types de supports. J’ai développé ma culture ou invité des gens, j’ai accompagné des artistes, j’ai monté un festival (Kosmopolite 2002, ndlr). C’était bien beau tout cela mais j’ai dû faire un point sur ma carrière et j’ai compris qu’il fallait que je m’occupe de moi, de mon travail. C’était en 2003,  j’ai été clair avec mon crew: je voulais développer mon art. Parfois tu fais pleins de choses mais c’est une fuite en avant. Mes deux questions ont été: qui es-tu et que veux-tu? Une fois que j’ai répondu à ces questions, vu que j’avais de l’énergie à revendre, je me suis concentré sur mes ambitions et j’ai commencé à avoir des opportunités à droite et à gauche. Le coup de chance est arrivé à Hong-Kong. J’étais en train de peindre un magasin et une personne est venue me demander de customiser la casquette de son fils, un Français. J’aurais pu l’envoyer ailleurs mais j’ai dit oui. C’était le directeur de la filiale Hermès en Asie. On a  échangé nos coordonnées et il m’a proposé une carte blanche sur une vitrine, rémunérée, billet payé, logé. Je suis donc revenu huit mois plus tard à Hong-Kong pour concrétiser ce projet.Je n’ai jamais été payé autant pour si peu de travail! Quelques mois après Pierre Alexis Dumas m’appelle. C’est le directeur artistique de chez Hermès. Je le rencontre et il me dit qu’il trouve mon travail intéressant et me propose de faire un carré pour lui. Chez Hermès, iIs m’ont accordé leur confiance pour mon travail sur toile et mon travail de lettreur. Et en deux mois, ce carré était “Sold Out” dans le monde entier! En Asie notamment ils commencent à se rendre compte qu’il y a du Graffiti et que c’est cautionné par des maisons comme Hermès. Je me suis retrouvé donc parachuté “Graffeur de luxe”. Après cela, j’ai commencé à exposer en galerie et depuis 2011, date de ma première exposition solo à Paris,  je n’arrête plus. J’ai commencé à comprendre la différence entre le Graffiti et l’art, c’est comme entre la musique et les sound system. Après le choix est simple: je continue à peindre des murs pour avoir des embrouilles tous les deux mois,  ou bien je développe mon art pour devenir quelqu’un et prendre de la valeur en tant qu’artiste? Le graffiti est éphémère, c’est quelque chose qui se pratique. La peinture, elle, se construit avec des règles. Et ces règles ne se changent pas facilement, elles reposent sur des fondations créées il y a plusieurs siècles.  En tant qu’artiste, je veux être reconnu par ces gens-là. Je suis déjà reconnu par le monde du Graffiti, qu’ils m’aiment ou pas ils me connaissent. Dans l’art je suis un inconnu mais me faire reconnaître en tant qu’artiste peintre serait aussi faire reconnaître le Graffiti!

Saïgon avril 1975 ou Boat people.200x200cm.2012

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