Co-organisateur du plus grand tournoi de streetball au monde, Thibault de Longeville nous raconte comment le Quai 54 est devenu, en plus d’une compétition sportive, un véritable festival de culture urbaine.

Quelle est ta profession?
Je suis avant tout réalisateur de films et directeur de la société 360 Creative. Nous produisons des films, réalisons des campagnes publicitaires, et pilotons plusieurs activités connexes comme de l’habillage TV, de l’édition, de la création graphique, du conseil stratégique et d’autres choses. Allez voir sur 360creative.net pour plus d’infos! À côté de ça, je suis co-propriétaire de l’événement Quai 54, dans lequel je suis impliqué depuis 12 ans.
A quel âge as-tu découvert le basket-ball?
J’ai découvert le basket à l’école comme tout le monde, mais m’y suis plus particulièrement intéressé vers 14-15 ans.

Qu’as-tu aimé dans ce sport?
J’aimais bien la pratique sportive elle-même, mais c’est vraiment la culture urbaine qui m’a amené au basket. J’ai embrassé l’univers basket comme corollaire du Hip-Hop et de la culture noire américaine. Entre 1988 et 1992, de mes 14 ans à mes 18 ans, me sont tombés dessus Michael Jordan, Charles Barkley, la Dream Team de 1992, les films de Spike Lee, les pubs Nike des années 90, la mode vestimentaire Hip-Hop de l’époque: starters d’équipes américaines, baskets aux designs de folie… En 1990, à 16 ans, j’ai été pour la première fois à New York et j’y ai passé tous les étés suivants. J’y ai découvert les tournois d’été et cela n’a fait que grandir mon intérêt pour ce sport et pour cette culture. Je voulais déjà être réalisateur à cette époque, et ne me serais pas du tout imaginé plus tard co-organisateur du plus grand tournoi de streetball au monde, mais quand j’y réfléchis maintenant je me rends compte que tout ça est tout de même assez connecté.

 

“le streetball privilégie plutôt le un contre un, les performances individuelles et les actions spectaculaires.”

 

Quelle est l’origine du streetball?
C’est ce qu’on appelle le “pick-up basketball”: le basket libre, pratiqué sans coach, sans arbitre, et sans encadrement professionnel. C’est l’état originel de ce sport, tel que l’a imaginé son inventeur, le docteur James Naismith. J’ai co-produit un film à ce sujet qui s’appelle “Doin’ It In The Park: Pick-Up Basketball, NYC”, qui explore les origines et que je recommande à tout fan comme à tout novice en matière de basket (http://doinitinthepark.com/film).

Qu’est-ce qui le différencie du basket-ball?
Le streetball est essentiellement du basket-ball qui se joue en extérieur, mais il y a quelques différences dans la philosophie de jeu. Dans l’idée, là où le basket-ball professionnel privilégie les systèmes de jeu pilotés par le coach, le streetball privilégie plutôt le un contre un, les performances individuelles et les actions spectaculaires. Le fait que le streetball se joue en extérieur et donc avec du vent et moins de précision que dans un gymnase, fait également que le jeu repose moins sur l’adresse au shoot et plus sur le jeu intérieur, les pénétrations dans la raquette et les dunks.
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Peut-on parler de valeurs ou d’une identité propres au basket-ball?
Ses valeurs sont à mon sens proches des autres sports collectifs, mais le basket a évidemment  son identité propre, il est encore plus connecté avec la culture urbaine que d’autres sports collectifs. Hip-Hop et basket-ball sont clairement deux cousins de la même famille, les interconnections entre les deux sont riches et multiples.
Comment est né le Quai 54?
Le Quai 54 est né en 2003 de la volonté d’Hammadoun Sidibé, et de la communauté de joueurs avec laquelle il a grandi. Hammadoun joue au basket depuis toujours, il est très proche de joueurs qui sont devenus de grands professionnels en France et à l’international. Toute cette communauté a grandi en jouant sur les “playgrounds” l’été à Paris, où il y avait dans années 90, un grand dynamisme de cette scène à travers des tournois comme le Raid Outdoor de Nike, les tournois 3×3 Adidas et Converse. Lorsque la mode du basket en tant que support marketing est un peu passée, ces événements ont disparu et cette communauté – pourtant toujours très active – s’est retrouvée sans rendez-vous d’été. Hammadoun voulait recréer cette atmosphère, en y apportant son dynamisme et une autre dimension, inspirée des tournois d’été de New York. La même année, j’avais fait travailler Hammadoun avec moi sur des projets Nike. Il m’a demandé quelques coups de main sur la première édition de ce tournoi qu’il voulait monter, et à partir de la deuxième de m’impliquer activement dans son développement.

D’où viennent les équipes qui participent au tournoi?
Après chaque édition de la compétition, les équipes qui arrivent en quart de finales sont reconduites automatiquement pour l’édition suivante. Il y a donc toujours huit équipes sélectionnées d’office. Les équipes internationales sont elles sélectionnées soit parce qu’elles ont gagné des tournois importants dans leurs pays d’origine, soit à travers des épreuves de qualifications locales. Ainsi, il y a eu cette année des épreuves pour sélectionner les équipes les plus aptes à représenter l’Allemagne et la Chine à l’événement. Pour ce qui concerne les équipes américaines participant à la compétition, ce sont les équipes championnes des tournois les plus réputés des USA comme le EBC at Rucker Park ou le Tournoi de West 4th Street à NYC, la Chi-League de Chicago, le VBL (Venice Beach League) de Los Angeles, Kings of Hoops d’Atlanta, etc. L’objectif pour nous, c’est d’avoir lors de l’événement le meilleur niveau mondial en matière de streetball, et c’est une de nos grandes fiertés d’y arriver chaque année. Il n’y a pas de ligue officielle de streetball, l’organisation du Quai 54 est ce qui s’en rapprocherait le plus.

 

“… au Quai 54 la dimension Hip-Hop avec les concerts, les shows de danse et les animations est permanente. ”

 

Le Quai 54 est devenu le championnat du monde de streetball, comment a-t-il acquis ce statut?
Quai 54 est le premier tournoi international de streetball au monde et reste le seul tournoi 5X5 à faire participer chaque année des équipes de plus de dix pays différents qui concourent pour le titre de meilleure équipe de streetball au monde. C’est de là qu’est né le titre de “World Streetball Championship”, et c’est une des grandes particularités du tournoi, qui différencie clairement Quai 54 de tous les autres tournois de ce style. Personne ne faisait jouer des équipes de pays différents en streetball avant nous, et je suis assez fier de dire que c’est une de mes contributions principales à l’événement. J’ai beaucoup œuvré pour l’internationalisation de l’evènement, sa promotion en direction des USA. Cela m’impressionne toujours de voir à quel point le tournoi est réputé dans le monde du basket américain. La formule “sport et entertainment” telle qu’elle est pratiquée au Quai 54 est un autre point assez spécifique à l’événement. Toutes les grandes manifestations sportives aux USA comportent  des Half-Time shows depuis toujours, mais au Quai 54 la dimension Hip-Hop avec les concerts, les shows de danse et les animations est permanente. La popularité de l’événement, son format festif et son identité “afro-caribéenne” sont également largement le fait de la participation de Mokobé, qui anime l’événement au micro depuis la première édition. Il a depuis été rejoint par d’autres animateurs/ commentateurs sportifs ainsi que par Thomas N’Gijol qui apporte encore une autre dimension dans l’humour et la bonne humeur, qui font partie de l’ADN de l’événement. C’est inédit d’avoir une compétition aussi sérieuse avec autant de décontraction. Une formule comme cela, ça n’existe même pas aux USA, alors en France! Il n’y a jamais rien eu de tel, dans un aucun sport. Le fait qu’à partir de 2010 on ait commencé à organiser l’événement dans des lieux parisiens très prestigieux comme le Palais de Tokyo, le Trocadéro, le Champ de Mars, la Place de la Concorde fait également de l’événement une manifestation unique en son genre, et contribue à son rayonnement international. Nike nous suit sur l’événement depuis la deuxième édition, et la marque Jordan, affiliée à Nike, est partie prenante depuis 2007.
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Vous organisez également un concours de Dunk? Cet exercice fait-il partie intégrante du streetball?
Le dunk et les concours de dunks ne sont pas spécifiques au streetball. Le dunk est un geste qui vient de la rue et fut même un temps décrié en NBA et dans les ligues professionnelles, comme tout ce qui était perçu comme “venant du ghetto”. Aujourd’hui, le concours de dunks le plus connu au monde est évidemment celui du NBA All-Star Game. Ce n’est en revanche pas le meilleur concours de dunks au monde, dans la mesure où seuls les joueurs jouant en NBA peuvent y participer. Or aujourd’hui, le dunk est devenu une discipline à part entière, et les meilleurs praticiens de cette discipline ne sont pas des joueurs NBA. Ce sont des dunkers purs et durs, et c’est eux que nous invitons chaque année au concours de dunk du Quai 54. Il se trouve que la France a joué un rôle important dans l’évolution de cette discipline, notamment à travers les performances de Kadour Ziani et de la troupe Slam Nation qui ont contribué à élever cette discipline à une véritable forme artistique, au-delà de la performance athlétique. Kadour est devenu une véritable légende dans le monde du Dunk et grâce à son implication dans l’événement et également à celle d’organisations comme Dunk Elite, nous avons eu le privilège d’accueillir chaque année les meilleurs dunkers du monde, ce qui fait que notre concours de dunks est désormais vu comme le championnat du monde de dunks et que les spécialistes s’accordent pour dire que c’est le meilleur concours, loin devant celui de la NBA. Il n’y a d’ailleurs qu’à regarder les images de la dernière édition pour s’en rendre compte.

 

“Les amateurs qui baladent des pros, c’est toujours génial à voir…”

 

Pour chaque événement, vous éditez également un film?
Depuis la première édition, nous documentons l’événement chaque année et produisons des films dont les formats varient en fonction des moyens que nous avons. De 2005 à 2009, grâce au support de Nike, nous avons produit des véritables documentaires de 52 minutes sur chaque édition, qui racontaient les histoires des équipes qui participent, faisaient les portraits des joueurs, des coachs, des animateurs, et montraient les meilleurs moments de la compétition et des animations. À partir de 2009, lorsque Jordan Brand est devenu le sponsor principal, l’idée est venue de faire des vidéos plus courtes, mais très impactantes pour une diffusion digitale. Chaque année, nous avons réalisé un film officiel survitaminé, qui ressemblait à une bande-annonce de long métrage et était diffusé sur les réseaux de Jordan Brand. Cette année, indépendamment de Nike et de Jordan, nous avons pris l’initiative de produire une web-série de huit épisodes qui explore l’événement à travers quelques-unes des rencontres sportives les plus emblématiques de la compétition ainsi que de son spectaculaire dunk contest. La série s’appelle “Bring your game, not your name” (le slogan officiel du tournoi) et est actuellement diffusée gratuitement sur la page YouTube du Quai 54. Elle a également été diffusée cette année en Chine sur LeTV, avec plus de 300.000 vues par épisode.

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Quel est ton meilleur souvenir?
Le Quai 54 me donne chaque année beaucoup de maux de têtes dans sa préparation, dans son exécution, et encore après l’événement pendant le montage des films, mais je dois dire qu’il m’apporte en contrepartie chaque année des souvenirs assez précieux, que ce soient des moments de basket, de concerts, d’ambiance, ou personnels… J’aurais du mal à en citer un seul, mais je pense à l’édition 2006 où Pro Leps, l’équipe des gros favoris du tournoi était mise en péril par UCOV, une équipe d’amateurs avec des dribbles extraordinaires et une réussite au shoot insolente de leur meneur Six Kay. Les amateurs qui baladent des pros, c’est toujours génial à voir, et le public s’est pris de passion pour cette équipe. L’arène entière était debout, c’était une ambiance extraordinaire. Je pense aussi à l’édition 2009 où se sont succédés en concert-surprise Ludacris, Sefyu et Usher sur le playground alors situé à la Porte de Choisy. Ludacris était prévu, nous avions proposé de faire intervenir Sefyu au milieu de son show pour qu’ils rappent ensemble sur “Molotov 4”. Le public présent n’en revenait déjà pas de voir Ludacris sur le playground, l’arrivée de Sefyu et cette combinaison pour le moins inattendue a transformé le moment en un spectacle digne d’un award show, tel qu’on en voit qu’aux Etats-Unis. Et lorsqu’ Usher est arrivé, les gens ont failli faire une syncope! Il se trouvait être de passage à Paris, et une connexion commune à Ludacris et à notre organisation l’ont fait venir au tournoi. De le voir débarquer dans les coulisses avec ses sacs de shopping et ses agents de sécurité façon FBI était déjà assez dingue. Mais nous sommes restés bouche bée quand il a proposé par lui-même de prendre un micro et débarquer au milieu de show de Ludacris pour jouer leur hit planétaire “Yeah”. L’une des plus grandes stars US qui se produit gratuitement dans un tournoi de quartier? On n’avait jamais vu quelque chose comme cela, ni au Quai 54, ni nulle part ailleurs. Cet épisode a contribué à augmenter la légende du Quai 54 à l’international, et a propulsé cette dimension “festival de culture urbaine” dans une autre sphère. Depuis, il n’y a pas d’édition de l’événement sans participation de grosses stars du rap.

Qui est ton joueur préféré et pourquoi?
Je n’ai pas vraiment de joueur préféré mais dans les joueurs actuels je dirais Steph Curry, parce qu’il amène au jeu quelque chose d’assez inédit avec son physique improbable de petit bonhomme frêle et sa réussite totalement insolente face aux géants mastodontes type LeBron James, Dwight Howard… qui sont maintenant le standard de la NBA.
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As-tu un film de référence sur le basket?
Les documentaires “Hoop Dreams” et “Soul In The Hole” sont mes deux films de référence. “Hoop Dreams” suit pendant plusieurs années le parcours de deux jeunes joueurs qui rêvent de devenir des joueurs NBA, et explore parfaitement le pouvoir et les limites de ce rêve. Au-delà du basket-ball, le film dépeint un tableau poignant de la vie et des aspirations de la jeunesse dans les mégalopoles américaines et a été nominé aux Oscars à sa sortie. “Soul In The Hole” est une plongée dans l’univers du streetball et des tournois d’été à New York, à travers les pérégrinations d’une jeune joueur au talent prodigieux mais attiré par la vie des quartiers, et que son coach essaie de garder dans le droit chemin (il entretient avec lui une relation père / fils très attachante). Ce film a également gagné beaucoup de prix, et par ailleurs la B.O. est un classique du genre Hip-Hop. Ce sont deux films des années 1990, qui en plus de documenter superbement le sport et la culture basket-ball et cette époque très particulière, restent de très bons films que l’on aime le basket ou pas.

Quels sont tes objectifs actuels?
Les objectifs du Quai 54 sont aujourd’hui multiples: la pérennisation de l’événement parisien, l’expansion internationale de l’événement et le développement de la marque “Quai 54”. L’événement parisien continue de grandir chaque année, et sa formule a besoin de s’adapter en fonction. La compétition est désormais très connue et de nombreuses organisations se sont proposées d’accueillir des étapes locales sur divers territoires. Nous allons commencer cette année à organiser en Chine une série d’événements pour assurer la sélection des équipes qui viendront représenter ce pays lors de la prochaine édition. Nous travaillons actuellement pour qu’à partir de l’année prochaine, cinq étapes puissent être organisées afin de constituer un véritable calendrier de championnat ou de summer league internationale. Enfin, l’identité visuelle et l’image du Quai 54 sont très populaires, et les produits développés en collaboration avec Jordan et Nike connaissent un succès retentissant. Cela appelle clairement à ce que d’autres collaborations de ce type se multiplient. Bref, que de grands projets et qui sait, peut-être demain des événements en Guadeloupe?

QUAI 54
www.quai54.com
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