Esthète, théoricienne, pédagogue, LénaBlou poursuit ses recherches chorégraphiques pour faire émerger l’excellence et l’unicité en danse. De l’école à la scène, un itinéraire jalonné de bonheurs et d’exigences.

Comment as-tu découvert la danse?
Ma rencontre avec la danse, c’est d’abord un lieu: l’école Dubouchage, que l’on connaît aujourd’hui  comme école de Kermadec, mais c’est surtout la rencontre avec une femme passionnée de cet art avec un don inouï pour le transmettre, Jacqueline Cachemire, professeur d’éducation physique dans les années 1970, qui rassemblait les petits bouts de chou comme moi (j’avais 6 ans) et des plus grands dans l’espace qui faisait office de cantine scolaire et se transformait le samedi après-midi en un lieu dédié à la danse. Je n’ai plus jamais quitté l’art de la danse qui m’a accompagné tout au long de ma vie et qui n’a cessé de me construire.

Le passage par la danse classique est-il une étape obligatoire pour quelqu’un qui veut danser?
A une certaine, époque j’aurais spontanément répondu oui, mais la danse a tellement évolué, car le monde a changé. Il y a trop de merveilleux danseurs interprètes (les Nicholas Brothers, danseurs de tap dance), des créateurs (Tatsumi Hijikata, créateur de la danse butô), des pédagogues, de véritables maîtres à penser (Von Laban), dont la technique fondatrice ne fait aucunement référence à la danse classique et qui pourtant nous font regarder le monde, voir nous-mêmes autrement. La leçon à retenir est celle-là: quelle que soit la technique ou le style choisi, pour arriver à maîtriser ne serait-ce qu’un peu l’art de la danse (classique, néoclassique, contemporain, post-contemporain, indienne, buto, jazz, hip-hop, techni’ka…), chacune de ces techniques demande des heures et des heures d’apprentissage, de travail, de sueur pour accomplir ne serait-ce qu’un geste pour donner l’illusion que c’est facile.

 

“… lorsque je fais bouger les corps, ce sont d’abord les esprits qui dansent.”

 

 

Tu as d’abord été infirmière avant de t’engager dans une carrière artistique, c’est un peu la même vocation que de “prendre soin du corps”?
Je souhaite juste préciser que je n’ai jamais arrêté la danse après une carrière dans le sanitaire et social, bien au contraire, le métier d’infirmière a été choisi avec méthodologie et minutie. Il faut rappeler qu’à mon époque (1970-80), il n’existait à proprement parler aucun diplôme en danse. Je trouvais pertinent et judicieux de faire les études d’infirmière, car elles m’offraient une meilleure connaissance de mon corps en tant que danseuse sur le plan anatomique et physiologique. Mon métier d’infirmier m’a également permis de payer mes études en danse. Mais avec l’expérience, je peux affirmer que ce n’est pas tant prendre soin du corps qui est important, c’est davantage prendre soin de l’âme, de l’esprit, des “bobos” du cœur. Mon métier d’infirmière m’a fait soigner des corps physiques, des corps souffrants, des corps malades. J’ai probablement gardé une trace de cette souffrance qui insidieusement me conduit sur le plan de ma démarche pédagogique à faire une corrélation entre le physique et le psychologique.  Ma philosophie: lorsque je fais bouger les corps, ce sont d’abord les esprits qui dansent.
lena+16
Tu possèdes de nombreux diplômes dans différents domaines (jazz, contemporain…), chaque discipline est-elle unique ou bien ensemble forment-elles un tout? Te sens-tu à l’aise dans toutes ces branches artistiques?
On peut avoir une sensibilité particulière pour un style par rapport à un autre, c’est une affaire de goût et donc cela reste subjectif. Mais lorsque l’on décide d’en faire son métier, on doit s’astreindre à avoir une connaissance, une culture assez éclectique de sa profession et bien sûr en avoir la maîtrise. Je suis contente que mon parcours quelque peu atypique m’ait amené tant par ma formation que par les rencontres, les expériences qui font qu’en plus de la connaissance de plusieurs techniques (jazz, moderne, contemporain, classique et autre), je fus amenée à faire de la recherche en danse et même d’inventer une nouvelle technique du corps: la techni’ka. Mais je retiens que l’ensemble de ces connaissances forme un tout cohérent où l’un nourrit l’autre et me pousse à me dépasser, car le monde de la danse est infini. On peut bien sûr créer ou transmettre la danse, voire la « fabriquer », mais on peut aussi “penser” la danse et là en plus des diplômes comme le DEUG, DE ou le CA en danse que j’ai obtenus, j’ai voulu m’affiner sur le plan intellectuel, conceptuel, philosophique et esthétique de la danse. C’est dans cette optique que je viens tout juste d’obtenir mon master II en Art caribéen. Je l’avoue, j’aime comprendre ce que je fais et en avoir la maîtrise, d’où mon intérêt à toujours questionner l’art chorégraphique.

 

“L’élément essentiel de la danse techni’ka est de préserver et nourrir la singularité des danseurs…”

 

 

Quels sont les éléments spécifiques au Techni’ka? As-tu constaté des liens avec d’autres courants, dans d’autres cultures caribéennes?
Les critères qui définissent la techni’ka sont bien sur le bigidi, la posture-ka fermée et ouverte qui consiste dans la manière de bouger les membres inférieurs de façon asymétriques, telles que la rotation interne, externe et la parallèle des membres inférieurs. On a également le jeu des transferts des appuis des pieds singulièrement ceux qui sont instables comme les talons et le kanté interne ou externe. L’élément essentiel de la danse techni’ka est de préserver et nourrir la singularité des danseurs, grâce au bigidi qui met en lumière le “Moi” intrinsèque de l’individu. Il est indéniable qu’il y a une forme de transversalité dans les pratiques musico-chorégraphiques au sein de la Caraïbe, tel que le rapport au cercle, la relation au tambour, la mobilité du bassin et des jambes. On retrouve le continuum du chanteur soliste, suivi du chœur et de l’entrée des tambours, puis de la danse. On peut noter par contre une différence importante dans les îles comme Cuba et Haïti par exemple, leurs danses conservent une grande mobilité de la colonne vertébrale et un rapport intrinsèque avec les divinités, alors que dans les petites Antilles cette gestique et cette spiritualité sont plus nuancées, voire effacées.

Tu as aussi travaillé pour le cinéma avec le film Le pays à l’envers, dans lequel la réalisatrice se penche sur l’attribution des noms de famille en Guadeloupe après l’abolition de l’esclavage. Blou est-il ton vrai nom? Sais-tu d’où il vient?
Mon nom c’est BLOU, je l’adore et j’ai envie de dire merci à mon père qui m’a légué ce nom, car je trouve qu’il est très artistique dans la formule: LénaBlou.  Au plus loin que j’ai pu remonter, c’est en 1832 où on trouve un BLOU Alexandre de Pointe-Noire qui a eu des enfants avec une Francillette Charlotte (1896) de Pointe-à-Pitre, et par moult péripéties a donné la génération de mon père et ensuite la mienne avec mes frères et sœurs. Mais je n’ai pas retrouvé le nom des Blou dans la liste des noms d’esclaves qui a fait le tour de plusieurs communes. Une chose est sûre, ce nom est lié à la commune de Baillif.
foto tempe lena tka
La danse est étroitement liée à la musique, comme le Gwoka avec le tambour, quelles sont celles que tu apprécies et qui t’inspirent pour tes créations?
Pour une réponse directe, je fais toujours appel à des compositeurs pour des créations musicales inédites en lien avec mes créations. J’ai travaillé autant avec Jacques Marie-Basse, Charly Chomereau-Lamotte, Luther François, Daniel Trépy, Allan Blou, Félix Flauzin et pour ma dernière création “Rup_ture” avec Marc Jalet. Je suis attirée par un large panel de musiques préexistantes autant concrète, abstraite, classique, jazz, funk, soul, ethnique, orientale ou autre, mais elles ont toutes un point commun: elles doivent être poétiques, sensibles, aériennes. Je reconnais que je ne suis guère inspirée par des lignes mélodiques violentes, agressives, belliqueuses.

 

“La danse me permet d’accepter mes faiblesses, de reconnaître et parfois de découvrir mes forces.”

 

Quelles sont tes références cinématographiques en danse?
La première reste un grand classique: West Side Story (drame lyrique américain), dont la chorégraphie et la mise en scène sont de Jerome Robbins, inspiré de Roméo et Juliette et reste, selon moi, la comédie musicale la plus pure et la plus réussie malgré le nombre incalculable du même genre qui a émergé par la suite. J’ai eu un immense plaisir à découvrir le Sexy Dance 4 parce que sur le plan de l’écriture cinématographique, Armanda Brody a su allier une histoire qui mêle une trame amoureuse, la réalité des jeunes des mégapoles et met simultanément en lumière l’esthétique, la technicité, la virtuosité de la danse hip-hop et la culture urbaine dans son ensemble mais aussi les autres arts comme la sculpture et les arts plastiques. Le chorégraphe Jamal Sims a été génial, fabuleux, innovant, racé, iconoclaste, c’est l’un de mes films préférés que je regarde souvent et qui est une excellente porte d’entrée pédagogique pour inciter, sensibiliser, cultiver les personnes réfractaires à la danse et singulièrement la danse urbaine (hip-hop, dance-hall, krump ect…)

Qu’est-ce que danser t’apporte?
Une meilleure connaissance de ma personnalité, celle qui reste irréductible malgré les échecs et les joies. La danse me permet d’accepter mes faiblesses, de reconnaître et parfois de découvrir mes forces. La danse me permet surtout de me pardonner et du coup je peux m’engager à avoir plus d’empathie envers les autres, même si parfois ce n’est pas toujours facile.
photos poussières d'eau GEBER
Quel est ton meilleur souvenir de danseuse?
Lorsque j’ai dansé pour la première dans le plus grand théâtre de la Guadeloupe: le cinéma REX, vous imaginez ce lieu dans l’esprit d’une petite fille âgée à peine de six ans!!!

La danse est-elle l’école de la rigueur?  
De manière absolue: OUI, pour la simple raison que l’on doit sur de nombreuses années pétrir ses muscles, ses articulations pour que le corps soit formaté, discipliné à exécuter le mouvement dans une précision ciselée quasi-mathématique et pour y parvenir, le mental doit être discipliné à la répétition encore et encore du geste en dépit de la fatigue et de la souffrance. Je ne peux nier que la rigueur, la discipline, l’exigence, le dépassement de soi, le respect s’engouffrent dans une forme de poche de résistance qui semble être obsolète et inappropriée aux références culturelles et sociologiques actuelles du XXIème siècle. Sans être réfractaire à l’évolution des modes de pensée, je continue de conserver cet esprit de rigueur envers moi-même. Je tiens à le transmettre et en faire une philosophie au sein du Centre de danse et d’études chorégraphiques et de la Cie trilogie Lénablou.

LÉNABLOU
Site officiel: www.lenablou.fr

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