Nourri par la culture Hip Hop, l’auteur de la série Lascars dépeint les tranches de vie facétieuses de ses personnages. Impertinence, humour et liberté fondent son univers, qu’il transpose désormais au cinéma.

Peux-tu te présenter?
Je suis Eldiablo, bientôt 45 ans et encore vaillant.  J’ai mes racines en Bretagne et mes branches dans la Caraïbe, mais je vis à présent au Canada. Cinéaste et bédéiste, je peins, j’écris, je dessine et je filme. Je suis avant tout un raconteur d’histoires. J’ai grandi dans la banlieue Sud de Paris, à une époque charnière où l’esprit Hip Hop déferlait sur l’hexagone, ce qui m’a profondément marqué dans ma préadolescence.
A quel âge as-tu découvert ta passion pour le dessin?
Dès que j’ai eu l’âge de tenir un crayon, c’est à dire très tôt, j’ai su que cet outil serait mon plus fidèle allié.  Je me souviens qu’à l’âge de six ans, je disais déjà que plus tard je serais dessinateur de bandes dessinées. Je le suis finalement devenu, mes premières planches profesionnelles ont été publiées lorsque j’avais la vingtaine.

Quelle formation as-tu suivi?
Je suis assez autodidacte, même si j’ai passé un an à l’école d’animation des Gobelins (d’où je me suis fait exclure parce que trop fumiste). J’ai traîné deux ou trois ans sur les bancs de la Fac de Saint-Denis, option Cinéma, après un bac artistique. Mais on passait plus de temps à courir derrière les demoiselles qu’à réellement étudier, en fait!

 

“…il s’agit du média qui offre le plus de liberté et le moins de contraintes aux auteurs.”

 

 

Quel a été ton parcours professionnel?
J’ai commencé à publier mes petites anecdotes de vie vers la vingtaine, dans un magazine qui s’appelle Psikopat. C’était déjà le prototype de ce que je raconterai plus tard dans la série Lascars, dans le sens où je livrais des anecdotes vécues, issues de mon quotidien de jeune banlieusard et d’artiste graffeur. Quelques année plus tard, vers 1995, j’ai rencontré un producteur, Noel Kauffman, qui m’a proposé de transposer en série d’animation mes petites anecdotes.  De là est née la série Lascars (première diffusion en 2000), puis le long métrage (en 2009). Evidemment, entre temps j’ai aussi travaillé sur de nombreux autres petits projets (mini séries, courts métrages, etc.) Mais Lascars reste le fer de lance de ma production audiovisuelle. J’ai aussi co-créé une websérie très en vogue ces temps-ci (les Kassos). Par ailleurs, depuis 2009, je suis auteur-scénariste de nombreux albums BD (Pizza Roadtrip, Monkey Bizness, Un homme de goût, Rua viva…) et je collabore à plusieurs magazines en tant que dessinateur (AAARG, Fluide Glacial…) Je suis actuellement sur l’écriture de deux longs métrages, et l’adaptation de deux de mes séries BD pour la télé.
Pourquoi ce nom, Eldiablo?
A l’époque, j’ai fait une courte incursion dans le Rap (je suis l’un des créateurs du groupe La Cliqua dont j’ai trouvé le nom). On était tous assez fan de l’esprit Soul Assassins, Cypress Hill… Il m’a semblé naturel de prendre un nom aux consonances hispaniques alors que je ne le suis pas du tout.  Et puis, cela faisait un très joli tag. Eldiablo, c’est aussi ma part d’artiste. Le petit diable perché sur mon épaule qui me souffle mes idées.
Eldiablo - Graff
Pourquoi avoir choisi la bande dessinée? Le choix de ta spécialité s’est-il fait en fonction de ton coup de crayon?
Tout simplement parce que j’ai toujours été un grand fan de BD. Pour ce qui est de l’expression artistique, il s’agit du média qui offre le plus de liberté et le moins de contraintes aux auteurs. Le cinéma a contrario est une machinerie très lourde qui demande des tas d’intervenants. Comme je suis un touche à tout, toujours sur cinq projets à la fois, la BD me donne (en tant que scénariste) cette liberté-là, rapidité et flexibilité. Je dessine moins qu’autrefois, et je suis surtout reconnu à présent pour mes talents de scénariste, mais je reviens à mes vieux amours en publiant dans Fluide Glacial depuis juin 2015.

Le dessin est l’un des moyens de communication les plus anciens de l’humanité, et demeure malgré tout exceptionnel, alors qu’il devrait être considéré au même titre que la parole. Qu’en penses-tu? Est-ce que comme dans toutes les disciplines, les outils et la technique suffisent à faire un bon dessinateur?
Les outils et la technique sont très importants, mais ils ne font pas la substance du dessinateur. Je connais des types qui ont une technique très moyenne, mais qui sont très pertinents au niveau de ce qu’ils racontent,  car c’est essentiellement une histoire d’angle de vue. Reiser n’était pas à proprement parler un grand technicien, mais il avait dans le trait quelque chose d’inimitable qui en a fait un des plus grands de son époque. Il avait surtout un œil acéré, et des choses à raconter. Pour ma part, je m’intéresse plus au fond qu’à la forme, j’excuse donc facilement des lacunes purement techniques, si elles servent un propos maîtrisé et intéressant. Mais toutes les techniques se valent et sont exploitables, du plus pointilliste au plus minimaliste.

 

“…c’est un parcours du combattant, qui demande une totale confiance en son travail et une motivation très forte.”

 

Mets-tu des limites à ton expression?
Je ne m’autocensure jamais, parce que les histoires que je raconte, je les écris d’abord pour me faire marrer moi-même. C’est un peu une démarche égoïste au départ, même si j’adore ensuite partager mes créations. Mais je ne travaille jamais en fonction d’un public, ou d’un accueil (positif ou négatif) que je pourrais avoir. C’et souvent pour cette raison qu’on trouve mon travail authentique, car dénué de posture (du moins je l’espère). Pour autant, je ne vais pas nécessairement dans le trash ou la provocation gratuite, parce que ce n’est pas forcément cela qui m’intéresse. Mais si ça doit servir un propos, pourquoi pas?

En 2000 tu as lancé Les Lascars sur Canal+ en série, puis il y a eu le film. C’était l’enchaînement logique d’animer tes personnages?
Cela s’est fait par opportunité, mais j’aurais pu ne jamais passer par la case dessin animé. Il se trouve que ça a pas mal collé et que la série (dont je ne suis pas l’auteur graphique) a été une belle réussite en termes de mariage du fond et de la forme.

Tu es également scénariste, est-ce toi qui écrit toutes les histoires que tu dessines?
Je suis en fait surtout scénariste. Je ne sais pas bosser sur un projet que je n’ai pas initié au départ, et je suis donc aussi mon propre scénariste, que je dessine ou que je réalise.

Eldiablo 3
La BD fonctionne souvent en binôme dessinateur/scénariste,comment procèdes-tu dans cette démarche?
Je suis toujours en totale osmose avec les dessinateurs/trices, que ce soient Cha, Julien Loïs, Seth, Pozla, Eric Salch, Hugues Micol… En fait, j’adore bosser en binôme et je trouve que cette collaboration enrichit vraiment les projets. C’est un réel travail à quatre mains, et les dessinateurs sont en droit de me suggérer des choses dans l’écriture, tout autant que je donne mon avis sur le design ou la mise en images. Ce qu’il y a d’agréable, c’est de n’être qu’à deux pour mettre en place un univers. C’est beaucoup plus confortable que dans le cinéma où tu dois prendre l’avis de cinquante intervenants avant de faire une validation, du producteur au chef op, en passant par le distributeur, les comédiens, la costumière, et même les machinistes. Comme je choisis toujours les gens avec qui je travaille, je n’ai eu jusqu’à présent que des bonnes surprises!
Comment se gère la carrière d’un dessinateur?
Chacun son parcours, une chose est sûre, c’est que personne n’a le même, et que c’est un parcours du combattant, qui demande une totale confiance en son travail et une motivation très forte. La vie d’un auteur de BD est tout sauf tranquille, faite de remises en question, de projets avortés…  Si tu cherches un boulot de tout repos, choisis plutôt fonctionnaire à la Poste! (quoique…) Je pense que c’est une carrière qui se fonde autant sur l’inspiration que sur les bonnes rencontres, les opportunités, au fond sur la chance.

Quel est ton outil préféré pour dessiner?
Je n’ai pas vraiment d’outil préféré, mais généralement je travaille beaucoup au feutre (de type Pentel), puis je scanne et j’effectue mes mises en couleurs à la tablette graphique sur  Photoshop. Par contre, je peins de plus en plus.  Autrefois à la bombe, mais maintenant essentiellement sur toile, au Posca et à l’acrylique.

As-tu recours au numérique? Qu’est-ce que cela t’apporte en plus?
Quand je tourne, j’utilise évidemment aussi l’outil numérique (Final cut, After effects). Et pour l’écriture, Final Draft est mon fidèle allié. Cela m’apporte énormément en termes de gain de temps. Je ne sais pas si je saurais encore travailler sans mon ordinateur.

Quelles sont les déclinaisons de ton métier que tu pratiques le plus souvent?
On va dire les illustrations, et les toiles. Je peins beaucoup de toiles.
tumblr_nkl935EaUt1up9orro2_540
Dessiner est toujours un plaisir lorsque l’on en fait son travail?
C’est même le fondement premier de ce type de travail: le plaisir. Que ce soit l’écriture, le dessin, la réalisation, j’ai toujours été mu par le plaisir avant tout, et je ne conçois pas de travailler dans la contrainte, du moins si je n’en retire aucun plaisir.

Quels sont tes projets?
Ces temps-ci, je travaille beaucoup sur la déclinaison cinéma/télévision de certaines de mes séries BD. Mais c’est du “work in progress”, je n’en dirai pas plus. J’ai aussi pas mal d’expositions de prévues, de Montréal à Paris, en passant par Marseille. Et pourquoi pas la Caraïbe aussi…

ELDIABLO
www.eldiablocinema.tumblr.com
www.elfunkydiablo.tumblr.com

 

Partager cet article.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.