Les baleines ont peuplé les océans il y a des millions d’années, bien avant l’apparition des humains sur Terre. Pierre Lavagne de Castellan, bio-acousticien marin, a étudié ces cétacés et leur chant et s’attache aujourd’hui à recréer le lien que nous avons perdu aux Antilles avec cette espèce. Il nous explique le grand intérêt que nous avons à rétablir cet échange, et pourquoi cet animal est l’avenir de l’Homme.

Vous avez mis au point un instrument qui reproduit le chant des baleines et permet de communiquer avec elles, quand avez-vous commencé à les étudier?
Cela remonte à 1981, il y a 36 ans quand je suis parti à Maui, à Hawaï. J’étudiais la biologie marine à l’époque et me suis rendu compte que les baleines chantaient. J’en avais déjà entendu parler mais n’avais jamais eu la chance d’aller à l’eau avec des baleines à bosse. Ce sont des amis surfeurs qui m’ont amené une journée en mer et fait découvrir cela. Je me suis renseigné par la suite pour pouvoir étudier leur chant. C’est en Californie que je suis parti étudier l’acoustique.

 

“ La technologie nous permettra peut-être de nettoyer une piscine, un cours d’eau… grâce aux vibrations émises par les baleines.”

 

Le chant des baleines accompagne différents moments de leur vie sociale, est-ce qu’elles chantent parfois seules ou seulement au sein d’un groupe?
Elles peuvent chanter individuellement. Elles chantent aussi en chorale, il y a un véritable apprentissage du chant comme dans des “écoles”. Ce sont les mâles qui chantent, ils sont équipés d’un système interne comme une grosse caisse de résonnance, avec un tuyau qui serait comme un didgeridoo et deux cartilages à l’intérieur qui font vibrer cette caisse. Ils ne chantent pas en émettant de l’air mais cela résonne à l’intérieur de leur corps, c’est ce son que l’on entend. L’apprentissage est très long, pour arriver à émettre des sons qui soient justes et qui vont agir sur leur environnement, c’est au minimum 50 ans. On sait qu’une baleine vit bien au-delà d’une centaine d’années, 150 ans voire plus, leur longévité est surprenante. Les jeunes ne chantent pas, l’apprentissage se fait dans des chorales spécialisées dans chaque discipline, suivant les capacités des uns et des autres: le chant à visée thérapeutique, pour “l’agriculture” ou pour purifier l’environnement. Les mâles forment des écoles et les baleines sont très souvent en répétition, un peu comme un groupe de musique.

Comment a-t-on découvert les différentes fonctions de leur chant?
C’est par l’éthologie, l’étude du comportement animal. Cela a été découvert il y a très longtemps par des personnes qui côtoient les baleines à bosse de manière régulière, notamment en jouant de la musique avec elles car cela permet d’entrer dans leur cercle et d’avoir des interactions avec elles. On peut ainsi être témoin de leur intimité. Pour l’aspect médicinal, il suffit de les voir en train d’agir pour comprendre qu’elles sont en train de soigner un individu. Elles forment un cercle de 10, 20 ou 30 baleines autour d’un individu, avec leur rostre (museau) tourné vers le centre et chantent pendant des heures en direction de cet animal. Par déduction, on devine qu’elles sont en train d’agir sur lui. Les analyses sont ensuite faites en laboratoire, à l’Université de Sandford, c’est notamment le travail de mon amie Jody Lynn Cole. C’est la même chose pour “l’agriculture”, quand on voit les grands mâles dans les eaux chaudes en période de naissances, on voit qu’ils chantent en direction de phytoplancton, donc du plancton végétal, à valeur protidique très faible, alors qu’ils se nourrissent en eaux froides en été de protéines animales qu’ils vont trouver dans le krill, les micro crevettes ou le hareng. Les baleines ont donc une carence de protéines en eaux chaudes, et même si elles ont absorbé énormément de protéines en été qu’elles ont stockées dans leur graisse, une fois les bébés nés, la graisse fond progressivement pour allaiter leur baleineaux. Les mâles vont alors “booster” les protéines du phytoplancton, en agissant avec le chant sur les acides aminés qui composent les protéines (une protéine= 100 acides aminés minimum). C’est la vibration du son qui permet de changer les alignements des chaines d’acides aminés, pour créer de nouvelles protéines. Je suis un “cueuilleur” de son, je transmets les sons que j’ai récupéré en étant avec elles à des laboratoires, notamment celui de Génodique à Paris. On s’intéresse en effet à ces chants qui améliorent l’agriculture. On en est déjà dans l’application réelle en France, sur des salades, du vignoble, par exemple pour assurer une meilleure teneur en sucre au raisin. Avec des hauts parleurs installés dans des champs, on obtient le même résultat qu’avec le soleil pour faire la photosynthèse. A Hawaï, il y a trente ans, 80% de la nourriture provenait des Etats-Unis. Aujourd’hui, tout est bio et l’on a plus le droit d’importer des pesticides ou engrais chimiques, tout est produit dans l’archipel. Pour la Guadeloupe, ce serait vraiment utile pour développer l’agriculture locale, dans le respect de l’environnement.

Le chant des baleines a aussi une fonction purificatrice, comment cela se produit?
Quand les baleines arrivent du Canada, d’Islande ou de Norvège dans les eaux caribéennes, les femelles sont pleines et vont avoir leur bébé. Les grands mâles vont se placer dans des “vortex” de naissance, des endroits où il n’ y a pas de courant, et ils vont chanter pour purifier l’eau au niveau bactériologique mais aussi spirituellement. C’est là que vont naître les bébés. A l’Université de Princeton, ils ont fabriqué une espèce de gros billard avec des capteurs de vibrations qui nettoie une goutte d’eau. Un jour, la technologie nous permettra peut-être de nettoyer une piscine, un cours d’eau, un lac ou un port… grâce aux vibrations émises par les baleines.

On retrouve des chants de baleines chez des chamanes, pourrait-on penser qu’ils ont aussi une fonction spirituelle?
Le chamanisme, propre aux peuples premiers, est empreint des échanges très anciens entre les humains et les baleines. Ces échanges se sont faits au niveau du son et de la musique: les baleines ont fait profiter à ces peuples de leur expérience, leurs techniques de soin par le chant, ce que l’on appelle les chants chamaniques, ce sont des chants pour soigner. Les humains, eux, ont des talents mélodiques que les baleines n’ont pas forcément au départ. Ils échangent avec les baleines en leur donnant des mélodies. C’est pour cela que partout dans le monde, les baleines ont des chants qui ressemblent à ceux des peuples des régions qu’elles fréquentent. Dans le Sud-Ouest de l’Australie, cela ressemble à des chants aborigènes, partout il y a toujours un lien avec la musique folklorique des peuples premiers. Les baleines sont capables de faire voyager les sons sur des milliers de kilomètres, on sait qu’il y a eu des échanges par exemple avec les peuples tibétains! C’est comme une sorte de transmission de pensée, il y a donc clairement une dimension spirituelle. Quand elles chantent, elles sont à moitié conscientes, elles méditent aussi pour récupérer de l’énergie, une phase différente du sommeil car elles ont alors les yeux ouverts, mais pas pour dormir.

 

“Partout dans le monde, les baleines ont des chants qui ressemblent à ceux des peuples des régions qu’elles fréquentent.”

 

Ce chant différent chez les baleines de chaque région est-il également propre à une même famille?
Oui. Une séquence de son est extrêmement très difficile à transmettre parce qu’il n’ y a pas de mélodie. Les baleines vont s’appuyer sur des mélodies humaines pour l’apprendre. Des écoles de jeunes mâles apprennent ce chant, pendant près de 50 ans. Un de mes amis qui est un chamane Navarro, et dont la famille se transmet les chants chamaniques depuis des générations, m’a expliqué que c’était la même chose chez son peuple. On apprend ces chants depuis le plus jeune âge, car pour qu’ils soient efficaces il faut au moins 50 ans.

Vous êtes l’un des auteurs de l’ouvrage L’animal est-il l’avenir de l’Homme? paru chez Larousse, mais les baleines sont aussi à nos origines car nous sommes sortis de l’eau… Avons-nous non seulement un patrimoine mais aussi une culture en commun?
Parmi les auteurs de ce livre, il y a Pascal Picq qui est paléoanthropologue, Maître de Conférence au Collège de France, et qui justement travaille depuis longtemps sur les peuples premiers. Il a notamment été le conseiller de Jacques Chirac pour le musée du Quai Branly. La culture humaine et la culture animale sont indissociables, depuis des milliers d’années il y a un lien entre les baleines et les peuples qui vivent au bord de la mer.

Vous affirmez que le génocide des peuples amérindiens a été vécu comme un traumatisme par les baleines qui les fréquentaient, comment êtes-vous arrivé à cette idée?
Tout simplement par le travail de terrain. J’ai créé un instrument qui permet de jouer de la musique avec les baleines, c’est l’aboutissement de trois ans de travaux en collaboration avec l’Université de Sandford et le laboratoire de recherches acoustiques de Nantes. Cela me permet d’être à leur contact et d’être comme inclus dans leur famille. J’ai été un peu partout dans le monde où vivent des baleines à bosse, et je suis venu en Guadeloupe il y a cinq ans. Partout dans le monde où il y a des peuples qui vivent à leurs côtés, j’ai joué de la musique avec elles, elles sont venues vers moi. Des groupes d’Hawaïens partent par exemple en pirogue avec leurs enfants en tenue de cérémonie, pour aller jouer de la musique, c’est un lien qui a perduré. Mais dans l’arc antillais, non, elles partent et le contact est extrêmement difficile. C’est ce qui m’a conduit à venir ici, j’ai tout de suite compris pourquoi. Elles ont vécu pendant 4500 ans avec un peuple largement pacifique, on retrouve d’ailleurs des peintures rupestres où l’on distingue clairement des baleines à bosse et des instruments de musique, à Saint-Domingue par exemple. Ils étaient ensemble, de différentes façons, les baleines étaient parfois considérées comme des divinités, d’autres fois comme des membres de la famille… Mais on a détruit leur famille, instauré une civilisation basée sur l’esclavage et la violence, et le contact n’a plus été possible. Je suis ici pour récréer ce lien qui s’est perdu. C’est extrêmement long et difficile. Cette année est la première où j’ai eu des contacts avec des grands mâles avec lesquels j’avais chanté l’année dernière. Je peux maintenant aller à l’essentiel de mes recherches, non seulement pour moi mais pour les Guadeloupéens et les gens qui peuplent l’arc antillais. J’ai commencé à m’associer avec l’école de musique de Petit-Bourg (qui au passage connaît actuellement des difficultés car elle n’a plus de contrats aidés ni de subventions, NDLR). L’idée est de créer une classe d’une vingtaine d’élève et de leur faire jouer de la musique pour les baleines. Chacun prend son instrument et compose une mélodie pour la proposer aux baleines. L’objectif est de pouvoir louer un catamaran et de les amener aux environs de mars ou avril en mer, d’installer un haut-parleur et un hydrophone, pour recevoir le retour de ce que les baleines chanteront sous l’eau. Ce ne doit pas rester une expérience unique mais devenir une activité régulière et pérenne, comme le foot ou le judo le mercredi après-midi ou la ballade en famille du dimanche.

C’est une expérience unique dans le monde?
Oui, cela ne pourrait se passer ailleurs qu’ici car le lien a été perdu.

Cela ne risquerait pas d’avoir des conséquences imprévues pour l’espèce?
Jouer de la musique avec elles demande à respecter des protocoles. Le son doit être mesuré, on sait qu’elles chantent à 150 décibels, mais un humain ne dépasse pas les 30 ou 40 décibels sous l’eau. Une baleine se déplace à 25 nœuds, en une minute elle fait 500 mètres. On ne pourchasse pas une baleine quand on joue de la musique; on arrive dans un endroit, et c’est elles qui viennent ou pas. Il y a aussi des fréquences, quand on descend dans l’infra basses, il faut vraiment faire attention au volume émis. Rien à voir avec les activités de l’armée ou de l’industrie pétrolière, qui utilise des bombes soniques pour chercher du pétrole, c’est extrêmement violent pour les baleines. Il y aussi la pollution acoustique due aux échanges maritimes, sur les routes de migrations elle traversent les routes de passage des cargos et sont obligées de chanter beaucoup plus fort.

 

“Pour les jeunes d’ici, il y a une réelle richesse à trouver dans le milieu marin…”

 

Les baleines sont-elles menacées dans les eaux antillaises, par exemple par la pêche encore pratiquée par les Japonais, et qui pourraient être intéressés par cette ressource?
Il n’y a pas de chasse à la baleine ici, et les Japonais qui consomment la baleine ont un stock suffisant en Antarctique. Leur consommation se réduit, les jeunes ne mangent pas de viande de baleine. Il n’y a plus aucune espèce de cétacées menacée dans le monde, on a sanctuarisé les 9/10° de la planète pour les protéger. Il n’y a que des chasses “anecdotiques” et culturelles, comme aux îles Féroé ou en Antarctique. Cela peut paraître intolérable pour les gens qui aiment ces animaux, mais les baleines ne sont pas en danger. Depuis les années 70, il y a eu de grands moratoires car l’espèce s’effondrait, et cela eu un impact.
C’est depuis Deshaies que vous organisez des expéditions en mer pour découvrir les cétacés. Sur quelle période peut-on les observer?
Tout au long de l’année, nous rencontrons, au large de Deshaies, des cétacés “résidents”, des cachalots (qui sont des baleines à dent), des dauphins et des globicéphales, entre autres, car il y a plus de 20 espèces de mammifères marins qui vivent dans le sanctuaire Agoa où nous travaillons. Les baleines à bosse, dont nous étudions les chants, sont parmi nous de fin janvier à mi-mai. On part pour une demi-journée, on respecte une distance et une vitesse d’approche. Il y a aussi un temps maximal d’observation, pas plus d’une demi-heure par animal.

Vous formez aussi des stagiaires, dans quel domaine d’études?
Nous avons reçu l’hiver dernier une stagiaire de l’Université de Fouillole en biologie marine. Elle est restée trois semaines avec nous et a obtenu 16/20 à son rapport de stage sur le chant des baleines.

Quels sont les débouchés professionnels pour les étudiants antillais?
Il y a des perspectives en biologie marine, on s’intéresse de plus en plus à la mer et aux cétacés. J’ai pour but de créer un lieu pour mener des recherches scientifiques, pour recevoir des étudiants mais aussi pour développer le Whale Watching, car en Guadeloupe il n’y a que cinq opérateurs à le pratiquer. C’est bien, mais le potentiel touristique de ce territoire gigantesque n’est pas exploité. Il y a le potentiel économique, dans un cadre bien réglementé bien sûr, mais aussi la possibilité pour de jeunes guadeloupéens d’apprendre un beau métier. Cela doit être leur travail d’amener les touristes en mer pour observer les baleines, un peu comme les guides de montagne en Savoie. Une petite entreprise de Whale Watching, c’est un poste de capitaine, un naturaliste, une secrétaire dans le bureau sur la plage… Pour les jeunes d’ici, il y a une réelle richesse à trouver dans le milieu marin, on peut apprendre ce métier sur le terrain sans avoir un niveau d’études phénoménal.

SHELLTONE WHALE PROJECT
Site Internet: www.shelltonewhaleproject.org

par Cee Bee
Photos: Valérie Gueit

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