Comme beaucoup de jeunes de son époque, Mark-Alexandre a quitté la Guadeloupe, pour suivre des études dans l’audiovisuel.Il y est revenu pour le tournage de son film, Karukéra, un documentaire saisissant sur les problèmes de société qui ternissent trop souvent l’image de notre île en faisant la Une des actualités. A travers cette œuvre, il questionne un passé qui nous concerne tous pour mieux comprendre qui nous sommes et aller de l’avant.

Ton enfance et ton parcours?
J’ai grandi en Guadeloupe entre Basse-Terre et Pointe-À-Pitre. Comme beaucoup de Guadeloupéens, j’ai dû partir pour mes études en “métropole” comme on disait à l’époque. Je me suis intéressé à l’industrie du cinéma et j’ai travaillé sur plusieurs projets au sein d’agences comme monteur sur Paris dans un premier temps. J’étais encore jeune et j’ai été tenté par les États-Unis. J’ai ensuite effectué un stage dans le cadre du festival du FEMI, c’était alors Firmine Richard la marraine et Melvin Van Peebles le Président. J’ai eu la chance de me rapprocher de ce dernier, nous partagions notre passion pour la musique et cela a été le point d’entrée, car je voulais travailler dans le cinéma et il m’a encouragé. J’ai débarqué à New York pour trouver un stage. Pour un jeune Basse-Terrien, c’était énorme de se retrouver dans cet environnement et cette énergie. Ce stage m’a confirmé dans mes ambitions. Mais le cinéma français ne m’intéressait pas du tout, je n’y trouvais pas ma place et j’ai préféré me tourner vers ceux qui me ressemble, ma communauté, en gardant mon ouverture sur le monde. En 2004, J’ai monté un premier label qui s’appelait RedLightFilms, nous étions une petite équipe et aidions les jeunes artistes indépendants à réaliser des clips vidéos, pour les aider à démarcher les majors. Par la suite, j’ai créé le programme Mark-A dans le but d’aider les jeunes qui n’avaient pas encore tissé leur réseau dans le secteur de l’audiovisuel. À partir du moment où le projet était viable, je les aidais à trouver du matériel, revoir leur scénario, et supervisais les tournages pour le bon déroulement. C’était un moyen pour moi de valoriser et d’encourager la jeunesse à travers l’éducation à l’image, j’ai principalement travaillé avec les jeunes du 93, notamment la Ville d’Aulnay-sous-bois.

“Il faut réaffirmer nos modèles, ce qui nous manque aujourd’hui dans notre société. ”

 

Qu’est-ce qui a déclenché l’idée de réaliser ce documentaire?
Après plusieurs courts-métrages, l’envie de passer au long m’est venue naturellement.Je me suis demandé s’il n’était pas possible de travailler sur des problématiques propres à la Guadeloupe. Monteur, cadreur, réalisateur, je pouvais contrôler toutes les étapes de la fabrication d’un film, du tournage à la production, et proposer un premier long métrage comme Karukéra. C’est un questionnement qui m’y a amené, je vivais entre Paris, Montréal et Londres, mais les origines te rattrappent et avec tout ce qui se passait en Guadeloupe dans la période 2013-2014 (années où le département était considéré comme le plus meurtier, NDLR), je me rendais compte qu’il y avait des problèmes chez moi, et qu’il fallait faire quelque chose. À l’époque, je n’avais pas de fonds mais des choses à dire, un message à passer. Aujourd’hui la communauté s’exprime et met en exergue les problématiques dans lesquelles, elle se trouve, comme l’a fait dernièrement Alain Etoundi, “Biff”, sur le manque de visibilité de notre communauté dans les médias et le cinéma. Luc Saint-Eloy l’avait déjà fait dans les années 2000, mais près de vingt ans après, cela n’aura rien changé et cela n’est pas de son fait, si ce n’est que cela lui a fermé des portes. C’est là que j’ai réalisé qu’on ne viendrait jamais nous chercher. L’argent que j’ai investi pour ce film, j’aurais pu le mettre dans une maison mais je l’ai investi sur moi-même et j’exhorte tout le monde à le faire. Au lieu de mettre cet argent dans une voiture, dans des fringues, il vaut mieux investir sur soi-même (je ne donne aucune leçon). En me donnant les moyens, je voulais un documentaire pédagogique, interactif et artistique, que l’on ne sente pas forcément la position du réalisateur. Karukera, c’est une encyclopédie dans laquelle on retrouve beaucoup de références de nos oeuvres faites par nos réalisateurs, nos artistes, nos intellectuels comme par exemple Neg’Maron de Jean Claude Barny, Euzhan Palcy qui a adapté au cinéma l’oeuvre de Joseph Zobel La rue case nègre. Il faut réaffirmer nos modèles, ce qui nous manque de façon cruciale aujourd’hui dans notre société. Euzhan Palcy a changé ma vie avec La Rue case nègre en 1984. Ce film qui parle de nous, de nos parents, du mode vie des “bitasyon” à dépassé les frontières, obtenu nombre de prix, ce qui à ouvert les portes à Euzhan qui a pu tourner à Hollywood avec de grands acteurs comme Marlon Brando, en adaptant Une saison blanche et sèche en 1989. Aujourd’hui, la société des médias et du cinéma dans laquelle nous évoluons ne montre pas toujours notre communauté dans ses bonnes actions, ce qui pousse à finir par croire que nous sommes ainsi. Il est important de nous montrer autrement et avec justesse. Karukéra aurait pu se tourner à New York ou encore en Haiti, simplement pour montrer que les problématiques sont les mêmes partout. Diffusé en Afrique, à Toronto, Montréal, Londres, Paris etc, c’est un film qui intéresse bon nombre de personnes. Karukera n’est pas un documentaire produit uniquement pour le Guadeloupéen, mais aussi pour les autres, désireux de mieux comprendre et de découvrir notre île sous un autre angle.

Ce tournage a-t-il changé ta propre vision, fait découvrir des choses que tu ne connaissais pas toi-même?
Totalement. Je vivais comme un expatrié, sans savoir ce qui se passait au “pays”. Tu as des nouvelles par ton cercle d’amis ou par la famille, mais en Guadeloupe il y a des milliers de cercles: des rockers, des rappeurs, des Bretons, des zoukeurs, des poètes, des fanatiques de Reggae/Dancehall, des amoureux de la nature… C’est un melting-pot et l’on ne connaît souvent qu’un pan de ce qui se passe réellement en tant qu’expatrié. Karukéra, c’est pratiquement toutes les couches de la société guadeloupéenne touchées en 60 minutes, qui explique les problèmes que nous rencontrons à travers diverses thématiques traitées. D’où provient la violence? De l’histoire, de l’évolution de notre modèle familial, de l’identité, de la jeunesse? En 2013-2014, la Guadeloupe comptabilisait 46 meurtres en un an, mais quels sont ces meurtres? Quelles étaient les vies de ces personnes ? Est-ce que c’est parce que tu vis dans un mauvais quartier que tu es amené à faire ces actes ? Est-ce notre mode de vie, notre cellule familiale qui a évolué vers la monoparentalité, est-ce qu’un jeune dévie parce qu’il n’a pas de père? Qu’est-ce que le mouvement social de 2009 a impacté? Que peut-on faire pour un jeune qui sort d’une peine de prison longue? Karukéra est donc un miroir de la société qui tente de répondre à ces questionnements.

Les médias locaux et nationaux se nourrissent beaucoup des faits divers (morts violentes, braquages…), tu estimes qu’ils ne creusent pas suffisamment à la source de ces phénomènes?
Nous avons les médias qui nous ressemblent. Il y a des médias intéressants comme partout ailleurs en Guadeloupe. Mais nous-mêmes nous véhiculons ces idées. Les médias savent ce qui attire le public. Quand on regarde ce qui est partagé sur les réseaux sociaux, dès le matin on se réveille avec des informations abominables que les gens ont partagées. Cela conditionne déjà notre journée.

 

“Je ne savais pas que des familles allaient chercher des seaux d’eau à un kilomètre de chez elles…”

Tu parlais tout à l’heure des “expatriés”, des Guadeloupéens qui comme toi sont partis par nécessité pour les études, le travail… Ce ne serait pas un peu comme “une fuite des cerveaux”, une perte pour la société guadeloupéenne?
Il y a un organisme qui envoie des jeunes dans l’hexagone, selon moi c’est un nouveau BUMIDOM. C’est à dire qu’il pousse le Guadeloupéen à quitter son Île pour une meilleure vie. On apprend la bio-diversité hors de la Guadeloupe, c’est un comble! Cette fuite est tout de même intéressante à analyser. Effectivement, nous avons une fuite de cerveaux, de jeunes Guadeloupéens qui quittent le territoire, mais intéressons-nous à ceux qui viennent et qui réussissent en Guadeloupe. On dit que la nature à horreur du vide! Si tu laisses ta place, d’autres viendront la prendre! On pense que notre environnement local n’est pas riche, alors que le monde entier envie nos ressources naturelles, notre biodiversité qui est l’une des premières au monde, notre écosystème sous-marin et j’en passe… Avons-nous le sentiment d’être plus heureux ailleurs? Partout où je vais, je stimule les retours. Ces expatriés qui ont vu tellement de choses positives dans ce film me remercient d’être venus jusqu’à eux. Je m’exprime sur une évolution de 40 ans. On peut voir par exemple dans Karukéra un extrait d’un reportage tourné par France 2, diffusé à l’époque au JT de Patrick Poivre d’Arvor, sur la vie en Guadeloupe. Mme Honorine, entourée par toute sa famille, explique qu’il faut quitter la Guadeloupe parce qu’il n’y a rien à faire. 40 ans après, il y a encore des gens qui tiennent ce discours, alors que bon nombre de solutions se trouvent ici. Je me rends dans les écoles et constate que les jeunes ne connaissent pas leur histoire, pour eux nous sommes sortis directement de l’esclavage. Ils ne connaissent pas les luttes, les combats menés qui ont rythmés la construction et l’évolution de la Guadeloupe, Mai 67 entre autres. À mon sens, nous ne sommes pas dans une éducation authentique. Toutefois, il y a des efforts faits de la part des citoyens à travers les associations qui font aujourd’hui le job dans ce sens.

Tu as donné à ton documentaire le titre Karukéra, un nom qui évoque une certaine douceur de vivre et fait référence au passé de notre territoire, pourquoi?
Effectivement j’ai mis l’accent avec ce titre sur les origines. On entend souvent dire que la Guadeloupe, c’était mieux avant, qu’il n’y avait pas de violence. Mais à quel moment était-ce mieux? Il y a toujours eu de la violence. A la base, ce n’était pas la Guadeloupe mais Calou-kaera (la terre aux eaux claires). À la génèse, nous ne venons pas de là, et quand nous sommes venus, nous y étions contraints. Je n’ai aucun problème avec mon histoire mais il va falloir l’accepter à un moment pour avancer. En Amérindien, Taïnos signifie paix, c’est de cette façon qu’un Amérindien tainos se présentait à un étranger. Ce n’était donc pas un peuple hostile et pourtant, ils ont été décimés. Nous sommes venus avec la violence, ce n’est pas nouveau, mais nous l’avons intégrée dans notre inconscient, dans la manière avec laquelle nous nous regardons. Dans les années 1980, à l’époque de Patrick Thimalon (un grand bandit qui était défendu par l’illustre Maître Rhodes, et qui était considéré comme l’ennemi public numéro un, le roi de l’évasion), le département était terrorisé par cet homme. C’était un peu comme qui dirait notre Al Capone, notre Tony Montana, notre Robin des Bois puisqu’il avait quand-même la particularité de distribuer le butin volé aux pauvres! Aujourd’hui, d’une façon générale, nous employons la solidarité sélective, nous nous aidons seulement dans la misère, et les événements récents le prouvent: on va aider les autres îles mais seulement après une catastrophe naturelle. En Guadeloupe, plus de 100 000 personnes vivent sous le seuil de pauvreté, il faut le savoir. Je ne savais pas que des familles allaient chercher des seaux d’eau à un kilomètre de chez elles, que des personnes vivaient sans électricité, dans des conditions lamentables. Il faut en être conscient.

As-tu rencontré des difficultés pour filmer dans certains lieux, pour faire parler les gens?
Cela a été très compliqué. Mettre une caméra face à une personne en Guadeloupe, on sait très bien que cela va prendre du temps. On aimerait tourner vite pour éviter de perdre de l’argent, mais c’est impossible. Katia Jangal, qui venait de perdre de son fils de 19 ans, je voulais l’interviewer mais elle n’a pas tout de suite donné son accord. Il a fallu prendre le temps, discuter, expliquer et après cela, elle a accepté, car elle a compris la démarche et a voulu faire passer son message. Il a fallu m’introduire dans des milieux que je ne côtoyais pas. Prendre le temps d’écouter, de connaître les gens qui très souvent ont été floués par le passé avec ces reportages où ils ont vu leur image et leurs propos détournés. On qualifie parfois Karukera de film violent, mais il n’y a aucune violence, ce n’est pas un film d’action mais un film sociétal. Aujourd’hui, pour rentrer chez des gens en Guadeloupe, cela demande un vrai travail d’approche et une sincérité.

 

“La violence est polymorphe…”

 

Un an s’est écoulé depuis la mort du jeune Yohann, tué devant son lycée à coups de couteau. Il y a eu beaucoup d’actions organisées suite à cette tragédie, en reste-t-il quelque chose aujourd’hui?
J’étais en Guadeloupe quand cela s’est passé. Le DMJ (Dispositif Média Jeune) initié par Nicolas Joachin Eugène, s’est organisé avec le collectif jeune du quartier LCC (Lacroix city). Un collectif qui s’est créé à cause de ce malheureux évènement. Ils ont décidé de sensibiliser la population en diffusant Karukera lors d’une soirée d’hommage quelques temps après cet homicide. Ce que je tire de cela, un an après, c’est que ce collectif de jeunes est toujours actif dans son quartier des Abymes. Ils sont déterminés à revaloriser l’image de leur quartier en y impliquant d’autres jeunes, par le biais d’actions éducatives et sportives. C’est à ce moment que certaines cellules se sont rendues compte que Karukera était un outil pédagogique, qu’il amène à débattre, à réfléchir sur notre condition et notre devenir.


N’a-t-on pas des préjugés sur la jeunesse actuelle, une tendance à porter un jugement négatif sur ceux qui se construisent avec des codes différents?
En moins de 40 ans, nous sommes passés de l’encre de chine à l’Internet, de la charrette à bœufs à la Porsche Cayenne turbo S! Le clivage s’est installé, cela a été trop rapide. Je constate que les adultes parlent au nom d’une jeunesse qu’il ne connaissent pas. C’est à la jeunesse de répondre, de s’exprimer sur ses problématiques. Il est important de faire des marches quand le malheur touche l’un de nos jeunes. La violence a évolué mais les slogans sont les mêmes, les actions menées sont très souvent les mêmes et cela depuis près de 40 ans. Il faut trouver d’autre biais pour sensibiliser la jeunesse et organiser des évènements concrets, pour les rassembler et les laisser discuter entre eux. Le 2 octobre dernier, c’était la Journée Internationale de la non-violence, et rien n’a été organisé dans le sens de sensibiliser, et pourtant nous vivons dans l’un des départements les plus meurtriers de France mais aucune action n’a été menée lors de cette journée symbolique. Quel signal souhaite-t-on envoyer? Je me questionne.

Tu parles d’éducation et d’actions envers les jeunes, mais la violence est aussi présente chez les moins jeunes, au sein des familles par exemple. Le phénomène est-il appréhendé plus globalement?
Aujourd’hui, nous sommes dans le cadre des Assises de la famille, et la famille cela englobe tout le monde. Les institutions jouent le jeu, et il faut que la population se prenne aussi en charge et se remette en question. Les mères se sont toujours déplacées lors des réunions et aujourd’hui, évolution intéressante, les pères commencent aussi à prendre leur rôle à cœur. Les mamies sont plus jeunes, elles ont 50 ans et ne peuvent plus transmettre la même éducation qu’auparavant. La violence est polymorphe, elle se transforme et peut prendre d’autres visages.

D’autres sujets que tu aimerais traiter?
Actuellement je développe un projet qui s’appelle Taïnos. Là où Karukera fera référence à la Terre, Tainos traite du peuple. Il s’agit du même processus pour comprendre et se questionner: continuons-nous dans la même direction ou sommes-nous prêts à nous remettre en cause? J’aime beaucoup utiliser l’adage de Kennedy “Ne te demande ce que l’Amérique peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour l’Amérique”. Moi, je retire l’Amérique et je le remplace par la Guadeloupe. On critique l’État français, mais c’est à nous d’avancer, c’est à nous de faire. Selon moi, c’est une idée qui doit émerger.

KARUKÉRA
Facebook: Karukera

 

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