Avec son ouvrage Peau noire, cheveu crépu,  la sociologue est devenue l’un des fers de lance du mouvement “nappy” qui bouleverse les codes esthétiques hérités de l’esclavage,  encore trop souvent véhiculés par les dominants.

C’est en tant que sociologue que vous vous êtes intéressée aux populations aux cheveux crépus (Peau noire, cheveu crépu. L’histoire d’une aliénation, 2005). Comment arrive-t-on à saisir leur histoire?
J’ai travaillé sur une problématique qui concernait les populations caribéennes, car je trouvais qu’il y avait très peu de travaux sur elles, et surtout sur les thèmes qui touchent à leur quotidien, qui ne traitent pas principalement de l’esclavage en tant que système économique d’exploitation structuré par la plantation. Mon postulat de départ a été formulé sous la forme de la question suivante: pourquoi les Noires se défrisent-elles les cheveux? Après enquête, je découvrirai que les Maghrébines sont également de grandes adeptes de cette pratique (consacrée par l’existence de salons spécialisés dans le défrisage du cheveu de type méditerranéen), mais les produits utilisés ne sont pas aussi agressifs que ceux utilisés sur les cheveux crépus des Noires. Quand j’ai commencé mes recherches, qui n’étaient pas destinées à décrocher un titre universitaire, je n’étais animée que du désir de  comprendre (au sens sociologique que donne Max Weber de la “sociologie compréhensive”). Il s’agissait avant tout de m’expliquer ce phénomène essentiellement collectif, même si celles qui le pratiquent considèrent qu’elles posent un acte volontaire émanant d’un choix personnel. Nous croyons en effet être les seuls maîtres de nos actes, alors que ceux-ci sont le plus souvent induits par les contraintes sociales (ajustement aux codes dominants) qui les déterminent de manière souterraine, si bien que nos motivations sont souvent plus inconscientes que conscientes. Une manière d’exister dans les sociétés hiérarchisées consiste en effet à s’approprier les codes dominants, et à les pratiquer, tout en se persuadant que l’on en est les initiateurs.

 

“Dans toutes les régions du monde où Blancs et Noirs se sont trouvés en contact s’est structurée une représentation dépréciative du cheveu crépu.”

 

 

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Dans les sociétés du Nouveau Monde, structurées essentiellement par le groupe des Européens positionnés en tant que groupe dominant et par les Africains, positionnés en tant que groupe dominé, les critères de l’esthétique corporelle et de la présentation de soi vont être drastiquement remaniés par les dominants qui disposent alors d’un droit de vie et de mort sur leurs esclavagés. Mon ouvrage Peau noire cheveu crépu traite amplement du mode de domination inédit qui prend naissance dans l’esclavage transatlantique (alimenté par une population considérée comme “racialement” absolument éloignée du Blanc), qui s’est institué en modèle disposant de la liberté totale d’imposer aux Noirs, en position de dominés, les canons de toute nature qui faisaient de lui la référence absolue en toute chose. Mon travail de recherche visait ainsi à dévoiler les soubassements historiques, idéologiques et culturels de ce phénomène collectif qu’est devenu le défrisage. Partout dans le monde où il existe des populations porteuses de cheveux crépus, les termes utilisés pour les décrire sont tous stigmatiques: “pelo malo” dans les pays hispanophones; “mauvais cheveu” dans les pays francophones; “bad hair” dans les pays anglophones. Dans toutes les régions du monde où Blancs et Noirs se sont trouvés en contact s’est structurée une représentation générale dépréciative du cheveu crépu. J’ai eu énormément de difficultés à trouver des sources bibliographiques pour étudier le phénomène du défrisage. J’ai été aidée par deux sources que m’a révélé Mme Marie-Céline Jean-Baptiste Linard, présidente du syndicat des coiffeurs de la Martinique, qui revenait d’Atlanta, et en avait rapporté deux ouvrages de Willie L. Morrow: Cosmetology-The art and science of curly hair et 400 ans sans le peigne  (400 Years Without a Comb), dans lequel étaient posées les problématiques de l’esthétique dénaturée en rapport avec l’esclavage transatlantique: le déni, le rejet de soi-même, les énormes tribulations endurées par les nouveaux libres à la sortie de l’esclavage; les barrières de toute nature qui freinaient leur intégration sociale et qui les a amenés à considérer très tôt que leur propre corps était le principal obstacle à leur intégration sociale dans le monde des Blancs. La solution trouvée – qui a concerné les hommes noirs un certain temps – était d’en finir avec le cheveu crépu par un moyen radical: la crème défrisante, qui maintient le cheveu défrisé à vie, une pratique assortie de la contrainte d’un défrisage régulier des racines qui poussent inexorablement. Pendant l’esclavage déjà, les femmes n’avaient d’autre recours que se cacher les cheveux sous un chiffon, parce que le temps qu’il leur fallait pour entretenir leur hygiène capillaire leur était refusé. La démarche de réappropriation de soi par des codes esthétiques issus de son intragroupe a fait l’objet d’un second ouvrage que j’ai intitulé Du cheveu défrisé au cheveu crépu (Publibook, 2012). Dans la perspective de rompre la chaine de transmission des souffrances causées par cette situation, depuis la mise en esclavage des Noirs, j’ai également écrit un ouvrage destiné aux adolescentes, La poupée d’Isis, dont l’objectif pédagogique est de leur révéler la beauté qu’elles incarnent et qui n’est pas celle des autres, afin qu’elles abandonnent la posture envieuse qu’adoptent tous ceux que l’on a persuadé qu’il leur manquait quelque chose pour être admis et respectés par la société. Cet ouvrage était pour moi la meilleure façon de dire aux petites filles que la première étape de leur éducation consiste à s’aimer et de se prendre en charge; d’apprendre à composer avec ce qu’elles ont et ce qu’elles sont. Les jeunes à qui s’adresse le livre l’apprécient beaucoup. Tel que le mouvement s’est structuré en France et dans les pays francophones –avec ses retombées modernes dans les pays anglo-saxons– je puis affirmer sans forfaiture que mon ouvrage Peau noire cheveu crépu est à l’origine du mouvement “nappy”. J’y associe fortement Boucles d’Ebène (dont Aline Tacite, la directrice qui menait déjà à petite échelle, depuis un an ou deux, un travail de valorisation du cheveu crépu). C’est une personne dont on parle peu, mais qui reste pionnière dans son initiative d’organiser des salons autour de la “Beauté noire”. Je l’ai découverte par un hasard extraordinaire, lorsqu’elle a pris connaissance de mon ouvrage et qu’elle m’a fait part de son désir d’une collaboration, notamment sous la forme de conférences, dont l’objectif était de vulgariser les connaissances compilées dans mon ouvrage. Nous avons maintenu cette collaboration jusqu’à mon départ de France. Les salons drainaient des milliers de personnes, ce qui était absolument inédit dans le monde “afro “de France.

 

 

“Que l’on se souvienne du combat mené par le steward ivoirien de la société Air France qui a perdu son poste parce qu’il tenait à ses locks..”

 

 

Lors de la rentrée des classes en Afrique du Sud, des jeunes filles d’un lycée de Pretoria ont dû manifester, car l’établissement ne voulait pas les accepter si leurs cheveux n’étaient pas lissés. Cette pression à laquelle sont encore soumis les cheveux frisés s’exerce-t-elle plus fortement sur les femmes?
Il faut faire une différence entre le cheveu frisé et le cheveu crépu. Nos sociétés tolèrent un certain degré de frisure, c’est pour cela que le cheveu “métis” est recherché par nombre de femmes qui ne sont pas nécessairement adeptes du lissage aplatissant, mais surtout parce que la publicité fait grand usage du modèle métis, les traits dits négroïdes et les cheveux crépus ayant beaucoup plus de mal à se frayer un chemin dans cet univers. Au point que de nos jours, c’est le “type mulâtre”qui médiatise la figure du Noir dans la plupart des médias. Les revues proposées aux femmes noires, Miss Ebène ou Amina, par exemple, affichent en couverture des femmes généralement très claires de peau, au point de faire douter de leurs origines afro. Concernant les difficultés face auxquelles continuent à se trouver les “Afros” dans les sociétés où dominent les valeurs occidentales – et donc les canons de leur esthétique – des cas d’espèce se rencontrent tous les jours: dans les écoles, dans les administrations, dans l’espace public, où de fortes pressions (ouvertes ou sournoises) sont exercées sur les porteurs de cheveux crépus, là où s’imposent les canons occidentalisés,  le milieu familial étant souvent le lieu où ces pressions s’initient le plus précocement. Les pressions de ce type s’exercent bien entendu plus fortement sur les femmes, qui sont davantage assujetties à des modèles de coiffure et à l’usage d’accessoires de coiffure (perruques, rallonges, rajouts…), destinés à les “aider” à s’appliquer le modèle occidental du cheveu lisse et long (phénomène dont la dimension économique est trop souvent évacuée des analyses qui en sont proposées). Cependant, les cas n’ont pas été rares de jeunes hommes qui se sont vus interdire l’accès de l’école ou de leur entreprise, parce qu’ils portaient des tresses. Que l’on se souvienne du combat mené par le steward ivoirien de la société Air France qui a perdu son poste parce qu’il tenait à ses locks.

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Les cosmétiques qui se veulent spécialisés dans le cheveu “afro” sont bien souvent commercialisés par de grandes firmes occidentales. Ces produits ne se distinguent pas forcément, quand on lit en détail leur composition, des autres produits capillaires. Comment déconstruire ce mythe?
Depuis le 19ème siècle, c’est en Occident que se produisent la plupart des cosmétiques qui sont vendus aux Afros. Ce n’est pas par hasard si l’industrie de la cosmétologie demeure l’une des plus florissantes en Amérique et en Europe, du fait qu’elle passe à travers les mailles de toutes les grandes crises qui affectent durement les autres secteurs de l’économie capitaliste. Avec l’émergence de la mouvance qui valorise le cheveu crépu, des initiatives ont vu le jour, qui sont le fait d’individus ou de petites entreprises spécialisées dans la production cosmétique. Ils ont mis au point des gammes de produits labellisés naturels ou bio, adaptés à la texture crépue, à son hydratation, pour parvenir à un coiffage sans douleur – l’une des justifications de la pratique du défrisage étant que le cheveu crépu est difficile à coiffer. Les grandes firmes qui avaient le monopole du marché très lucratif de la cosmétologie – et pour qui les consommateurs Afros étaient un marché captif – ont assisté à une chute notable de leur chiffre d’affaire, causée par l’émergence de ces produits concurrents, responsables de la réduction de leurs parts de marché. Depuis l’avènement du mouvement “nappy”, en effet, l’offre en produits cosmétiques destinés aux Afros s’est multipliée, et il existe aujourd’hui des lignes de cosmétiques qui ne sont pas commercialisées par ces grandes firmes, et qui se maintiennent, malgré une  “politique” commerciale de plus en plus agressive de ces grandes firmes. C’est le résultat d’une plus grande conscience des dégâts que cause chez les consommateurs l’usage régulier de produits excessivement dangereux par leur composition. Les structures qui se chargent d’alerter les femmes sur la dangerosité des cosmétiques chimiques, la diversification des sources d’information, la flambée des cancers, l’exposition de ces consommateurs à des pathologies qui résultent de l’usage des cosmétiques industriels, l’élévation du niveau des consciences, etc.. expliquent qu’à l’ère du “bio”, un segment de la population des consommateurs se détournent des cosmétiques industriels du marché commercialisés par les grandes firmes, qui vont jusqu’à prendre des prête-noms pour tromper le client et maintenir ainsi leur zone de profits, comme on l’observe dans de nombreux pays africains, où ces firmes proposent des cosmétiques à des prix défiant toute concurrence, profitant ainsi du plus faible pouvoir d’achat des publics convoités – en instrumentalisant dans cette entreprise d’ailleurs des “Afros”, présentés comme de grands connaisseurs du cheveu crépu, et qui seraient donc les mieux placés pour proposer les shampoings et autres produits capillaires adaptés à ce type de cheveux. Cette démarche commerciale agressive pénalise bien sûr les petites sociétés, qui ont du mal à soutenir le jeu de la concurrence dans de telles conditions. Toutes les grandes marques de cosmétiques ont aujourd’hui leur gamme de produits “afro”, mais les composants qui entrent dans leur fabrication n’ont pas changé. L’on continuera à vendre des produits alcalins aux publics à cheveux crépus tant que ces publics ne s’intéresseront pas à leur composition et qu’ils ne seront pas touchés par les problématiques écologiques qui alertent sur les méfaits de l’usage de cosmétiques industriels aux effets délétères pour l’organisme.

 

 

“Toutes les grandes marques de cosmétiques ont aujourd’hui leur gamme de produits “afro”, mais les composants n’ont pas changé.”

 

 

Avec aujourd’hui des programmes télévisés dont les afro-américains sont les vedettes, la construction des identités n’est-elle pas en bouleversement? Cette autre façon de prendre soin de son corps dont vous parlez ne signifie-t-elle pas que nous acceptons mieux nos différences?
Lorsque le système donne le sentiment qu’il lâche du lest, c’est qu’il a compris que pour continuer à dominer il faut qu’il en lâche justement. Mais les standards restent les mêmes: partout où la société se met en représentation, les codes n’ont pas changé. Seuls les points d’appuis ont été déplacés. Il y a bien quelques femmes qui peuvent porter des locks, mais celles-ci se sont “embourgeoisées”, domestiquées de sorte qu’elles soient acceptées dans des espaces où le cheveu crépu n’est pas forcément le bienvenu. Je ne sais pas si le fait de mettre deux ou trois métis de plus dans un film apporte quoi que ce soit à la représentation de la diversité humaine des sociétés modernes, qui plus est dans des rôles tellement manipulés qu’ils en apparaissent foncièrement inconsistants, frisant la caricature le plus souvent.  On observe que tous les films qui mettent en scène des Noirs médiatisant leur propre vision du monde – parlant de soi et pour soi, en tant que groupe humain spécifique, sont soumis à des contrôles drastiques en Occident, et finissent par être interdits de diffusion ou vus par un très petit segment des publics potentiels (voir le dernier procès gagné par Spike Lee, dont l’un des films avait été interdit par TF1). Rien dans les sociétés occidentales modernes ne permet aux Afros d’exister en tant que groupe autonome, qui médiatise par les siens sa propre vision du monde, prisonniers qu’ils sont des préjugés raciaux qui font d’eux un groupe sans culture, qui n’aurait pour destin que d’être la toile vierge sur laquelle l’Occident imprime sa vision dominante, déformante et réductrice. Toutes ces manipulations sont bien sûr d’actualité, parce que les populations concernées pâtissent d’un déficit énorme de connaissances anthropologiques et sociologiques sur elles-mêmes.

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JULIETTE SMERALDA
Contact: juliette.smeralda@orange.fr

Texte: Cee Bee

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