Chef du file du mouvement Noir et Fier et co-fondateur du magazine Negus, Christian Dzellat  promeut une nouvelle manière d’écrire l’histoire et l’actualité de la diaspora africaine. Une tâche qu’il éclaire sans tabou, au bénéfice de notre connaissance de l’Humanité.

Présentation?
J’ai 35 ans, je suis originaire du Congo Brazzaville, je suis né et j’ai grandi en France. J’étais à la Fac quand j’ai lancé le tee-shirt Noir&Fier. C’est par le tee-shirt que je me suis lancé dans le militantisme et le panafricanisme.

Qu’est ce que NOFI? Quand et pourquoi l’avoir créé?
J’ai lancé la marque de t-shirts Noir&Fier, ce qui a ensuite abouti à la création d’un collectif du même nom. Suite au succès dans la rue, on a créé une page Facebook et vu l’engouement, on a créé un média, NOFI, qui a pour vocation de promouvoir l’excellence noire. Ce support est un média qui nous ressemble. Il y a beaucoup de médias sur Internet mais qui parlent d’une réalité dans laquelle on ne se retrouve pas vraiment. Sur le réseau, on essaye de parler de toutes nos problématiques, que ce soit la mort de Mickaël Jackson, l’élection de Barack Obama ou les drames du Kivu… Nous avons donc recruté des journalistes pour contrôler l’information, celle qui n’est pas traitée. Au Kivu, il y a des millions de morts mais on n’en parle pas. Quand on parle du Noir, c’est toujours d’une manière extrêmement péjorative, c’est encore un terme tabou. C’est pour cela qu’on a créé Noir&Fier. Le vecteur le plus facile a été le Rap, les rappeurs se sont reconnus dans la démarche, et la culture noire en est la base. Nous voulions véhiculer un message fort.

Le magazine est diffusé via un support papier?
NOFI  est un web media. Deux ans plus tard, après ma rencontre avec Jonathan Zadi, qui avait déjà lancé son magazine, All Eyes On Me, on a sorti le magazine Négus. Dans les kiosques, on ne trouvait pas grand-chose sur l’actualité africaine à part Amina et Miss Ebène, mais c’est de la presse féminine assez légère. Il n’y avait quasiment pas de magazines d’information sérieux. Après, chacun apporte sa pierre à l’édifice. On essaye de combler un manque et de faire changer les choses. Le premier numéro est sorti en juin, c’est un bimestriel. On travaille en ce moment sur le troisième numéro.

 

“…nous voulons parler noir et non pas parler qu’aux Noirs.”

 

Quelles sont les différences avec Negus? Pourquoi deux supports différents?
Ce sont des supports proches mais avec un ton différent, Negus est plus insolent. On voulait l’appeler Niggaz, car Tupac a tatoué sur sa poitrine “50 niggaz”, il dit que 50 “négros” suffisent pour faire changer les choses. Après, on a réfléchi et on n’avait pas envie de devoir se justifier à chaque fois. Negus, c’est le nom des anciens rois africains. Il y a une vraie connotation panafricaine dans ce nom. NOFI, c’est plus “Main Stream” tout en étant engagé.

Comment se porte la presse papier?
C’est très difficile. L’habitude d’aller en kiosque n’est pas toujours installée.


Pour le premier numéro de Négus, comment s’est fait le choix de la couverture?
De manière très spontanée. Nous voulions quelque chose d’impactant et sommes tombés sur ces clichés d’un photographe (Miloud Kerzazi) avec lequel Jonathan a l’habitude de collaborer. On a trouvé que c’était saisissant et on est donc parti là-dessus, ça nous parlait à tous les deux. Pour tout dire, on a choisi les photos avant le titre de la Une.

D’où viennent vos informations?
Tout d’abord, merci à Mark Zuckerberg pour avoir créé Facebook (rires), être connectés cela permet de s’apporter des choses. Le Net, c’est une mine d’informations pour faire connaître son histoire et sa culture, et il y a des gens qui ont une soif d’apprendre, c’est extrêmement facile. Pour les sujets pointus, nous nous adressons à des spécialistes, nous n’allons pas parler de sujets que nous ne maîtrisons pas.

Vos supports font également une place à l’art ou la culture?
Nous laissons une place lorsque nous estimons que cela fait sens d’en parler. Je pense que la culture et l’art sont relativement accessibles mais nécessitent une analyse différente. Tout le monde n’y a pas accès et c’est ce que nous essayons de faire. Nous privilégions les sujets sociétaux, mais l’art et la culture ont toute leur place. D’ailleurs, dans le numéro 1 de Négus, on parle beaucoup d’art:  un article sur le cinéma noir français, une chronique sur le film La Vie est Belle avec Papa Wemba… Tant que c’est pertinent et légitime cela nous intéresse.

Tous les sujets peuvent être traités, du moment qu’ils sont représentés par des Noirs?
Oui, clairement. Aujourd’hui, ce qui nous voulons, c’est parler noir et non pas parler qu”aux Noirs…Mais quand c’est un Noir qui le fait, cela pose problème et on parle de communautarisme. On a quelque chose en commun, il est là le communautarisme.

 

“… nous connaissons très peu notre histoire.”

 

N’y a-t-il pas un risque de tourner toujours autour des mêmes sujets, tels que l’héritage colonial, les multinationales etc, alors que le projet de départ était justement de donner d’autres informations?
Nous donnons la parole aux personnes que nous interviewons et chacun est libre de s’exprimer. Booba par exemple était carrément dans une autre thématique, il n’a pas parlé de colonisation, mais de choses qui avaient leur importance. Donc non, nous ne tournerons jamais en rond parce que ce sont des questions profondes, des sujets sur lesquels il y a tellement de choses à dire, dures comme légères. Si un jour cela devait arriver nous arrêterions.

Quels sont les critères qui rendent une information pertinente dans votre rédaction?
Déjà les sources. Nous prenons le temps de réfléchir, nous ne sommes pas pressés, nous avons des siècles à rattraper et toute une vie ne suffira pas. A l’époque de Malcolm X, la moitié de ses partisans d’aujourd’hui ne l’auraient pas soutenu… Lorsqu’il a commenté la mort de Kennedy, même les Noirs n’étaient pas d’accord avec lui tellement son avis était “hardcore”. Les vérités d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier. Aujourd’hui, il y  a très peu de personnes qui peuvent parler en mal  de Martin Luther King ou de Malcolm X.

 
Mettez-vous des limites à votre liberté d’expression?
Non, j’estime que ce dont on parle ne nous place pas dans une posture de débat. Il y a des gens qui meurent et l’on cherche à comprendre pourquoi, quelles solutions on peut apporter. Quand on dit “Silence, on tue les Noirs” (tribune du deuxième numéro de Negus, NDLR), c’est une réalité. C’est ce qui se passe en Algérie actuellement, c’est chaud. On ne se sent pas bridés par une quelconque limite à la liberté d’expression, nous n’avons pas à l’être. On est assis confortablement derrière nos PC, mais il y a tellement de gens qui se sont sacrifiés pour nous en prenant de vraies positions, Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Peter Tosh, Tupac, sommes-nous seulement à la hauteur de porter leurs tee-shirts?

Quelles sont les difficultés auxquelles vous devez faire face? Des annonceurs frileux?
On a nos petits annonceurs, mais peu importe. Je ne veux pas de pub de Bolloré sur mon site ou mon magazine, cela n’aurait aucune cohérence avec le fait de dénoncer ce qu’il fait en Afrique. Nous sommes indépendants, nous n’appartenons pas à de grands groupes comme Le Figaro ou Le Monde, nous appartenons à la communauté.


Quelle est la limite entre le droit à l’information et le respect de la vie privée?
On ne parle pas de vie privée, jamais. On veut parler d’autres choses, savoir que Kanye West est avec Kim Kardashian, cela ne nous intéresse pas.

Les médias sont pour toi plutôt des leaders d’opinions, ou des dealers d’opinions?
Ce sont plutôt des dealers. Ils ont les informations, mais n’en parlent pas. Ils parlent de Daesh et de la Syrie, mais pas du Congo ou du Kivu, du cobalt qui est récolté là-bas et qui déstabilise toute une région, pourquoi? Il a fallu que Sarkozy perde les primaires pour qu’on révèle la vérité sur sa rencontre avec Poutine… Pourquoi est-ce que cela sort si tardivement?

L’application Nofipédia sera bientôt disponible. Peux-tu nous la présenter?
C’est prévu pour le mois de mars. Cela va être une application très simple qui permettra d’en apprendre un peu plus sur notre Histoire car malheureusement, je pense qu’il y a une certaine carence chez les gens de la diaspora dont je fais partie, nous connaissons très peu notre histoire. Je parle de l’histoire africaine, l’histoire noire, c’est une histoire très riche et qui nous permettrait d’avoir une meilleure compréhension du monde. Cela n’est pas réservé aux Noirs. Pour moi l’Histoire, c’est l’histoire de l’humanité, donc à partir de là, tout le monde doit se sentir concerné. Je suis passionné d’Histoire, tout m’intéresse, l’histoire de France, l’histoire des empereurs en Chine… J’aimerais pouvoir donner l’accès à d’autres histoires qui peuvent nous concerner plus directement aujourd’hui. C’est cette compréhension du monde qui est importante.

Cela rappelle un peu Wikipédia, comment vérifierez-vous la véracité des informations mises en ligne?
C’est très simple, Nofipédia ne sera faite que par des professionnels, des historiens, des professeurs, des scientifiques. Il n’y aura pas de place pour l’à peu près. En même temps, si les gens veulent nous soumettre des choses, ces informations là seront minutieusement et scrupuleusement vérifiées avant d’être diffusées. Nofipédia est conçue sur un modèle vraiment différent de Wikipédia. Les gens pourront y apprendre, bien sûr ce sera aussi à eux d’approfondir, mais il y aura toujours des pistes. Nous ferons également découvrir les arts et à terme, sur la Version 2, on pourra apprendre des langues, le créole, le swahili, le lingala. Cela va devenir une plateforme à part entière des connaissances. Nofipédia sera vraiment une porte ouvrant vers le savoir.

Quels sont les objectifs pour 2017?
Pouvoir gagner une année supplémentaire. Consolider, développer mais comme toujours c’est ensemble que les choses se construiront.

NOFI
Site Internet: www.nofi.fr
Facebook: Nofi

Texte: David Dancre

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