Baigné dans l’univers de la musique depuis son plus jeune âge, en dix ans Keros-n  est devenu un artiste incontournable de la scène guadeloupéenne. Une trajectoire sans conformisme ni compromis.

D’où vient ton nom?
C’est une image un peu spéciale. Il n’y a rien qui puisse faire le tour du monde à part un avion, même les oiseaux migrateurs doivent faire des arrêts. Mais l’avion ne peut pas faire le tour du monde sans Kérosène. Je voulais montrer aux gens que je voulais que ma musique fasse le tour du monde. La deuxième signification est que si tu rapproches trop, ça va t’exploser au visage et ce sera monstrueux.

Comment as-tu découvert la musique?
Ma sœur a été membre du Jalawa Sound System, un des premiers sound system de Guadeloupe,  depuis tout petit j’ai vu plein de gens défiler à la maison, en répétitions, chez les voisins, chez les autres membres. J’ai commencé à chanter, faire des freestyles, des improvisations vers l’âge de 7 ans.  A 9 ans, j’étais capable de faire deux minutes d‘improvisation et jusqu’à 14 ans, je chantais tous les jours. C’est en 2002 que j’ai rencontré Skyso, il est devenu mon ingénieur du son, mon producteur, mon réalisateur, mon manager jusqu’à aujourd’hui. Nous n’avons jamais fait de la musique pour plaire, mais parce que nous étions doué pour cela, pour nous amuser et pour déranger.

La musique a également pour toi une vocation contestataire?
Selon la personnalité. Chaque tête, chaque esprit est différent. Les taties, les mamies qui me connaissent en Guadeloupe, les foyers dans lesquels je suis, savent que ma musique peut raconter quelque chose de positif à leurs enfants. Les textes que j’écris, je veux les inculquer. Je m’adresse à des publics différents. Je voudrais expliquer aux enfants que la rue, c’est chaud, ce n’est pas bien, tu peux mourir dans la rue. Donc va à l’école, fais tes trucs. Ou bien je vais parler à certaines mères de famille et leur conseiller d’élever leurs enfants plutôt que de traîner en boite de nuit et de faire n’importe quoi. Au père de famille pour lui dire que je suis tous les matins au travail. Chaque texte est écrit sincèrement et pas dans un but commercial.

“J’ai trouvé une approche originale, sinon cela n’aurait intéressé personne… C’est proche du rôle du conteur.”

 
La nuance entre la dimension artistique d’une œuvre et son créateur est aujourd’hui très floue… Qu’en penses-tu?
Il y a des interprètes. Je peux écrire un truc qui n’a rien à voir avec moi, comme par exemple, pour Père Fouettard. Pour ma part, mon père, je l’embrasse tous les jours, c’est mon meilleur ami, ce n’est pas Père Fouettard mais j’ai écrit cette chanson car je connais des gens qui sont dans cette situation, mes yeux sont ouverts. Je l’ai écrite avec sincérité même si cela ne me concernait nullement, ce n’est pas ma vie. Mon papa m’a bien élevé, ma maman je l’adore, je l’appelle “Doudou”. Pour Un Dos Tres, c’est exactement pareil, je ne suis pas concerné mais je voulais traiter le sujet de la prostitution en Guadeloupe. J’ai trouvé une approche originale, sinon cela n’aurait intéressé personne. Je suis auteur mais surtout interprète à ce moment-là. C’est proche du rôle du conteur. Par contre, personne n’écrira jamais pour moi ! Ceux qui font des reprises, des sons trop inspirés par d’autres artistes, qui font du plagiat, je les ai “clashés” pendant 10 ans. Et c’est pour cela que je ne passais pas à la télévision.

kero face
Mets-tu des limites à ta liberté d’expression?
Non, jamais. Bientôt je vais m’adresser à Mr. Bernard De La Villardière, celui qui a traîné mes frères dans la boue avec son reportage incendiaire sur la Guadeloupe. Ce n’est pas ça la Guadeloupe.

 

“Plutôt que dénoncer la bourgeoisie ou le sionisme, il faut valoriser la méritocratie.”

 
Que penses-tu des médias aujourd’hui?
Ils font leur travail. Les médias sont très importants pour la vie d’un artiste qui ne vit que de son art. Mais moi, tous les jours, je suis au travail donc je fais de la musique uniquement par passion. C’est vrai qu’avec le temps c’est également devenu un travail, mais pas plus important que mon autre activité. Je suis ouvrier agricole, je travaille le 25 décembre, le 31 décembre. Les bêtes, il faut les nourrir tous les jours, les vacciner, les soigner, leur donner à boire. Même si on sort de soirée à 6h du matin et que l’on est complètement à l’envers, c’est la vraie vie. C’est pour cela que je me permets d’être aussi insolent dans mes sons. Je suis resté dix ans en sachant que j’étais lyriquement plus compétent qu’une grande partie de la scène mais sans passer à la télé ou à la radio pour cette raison. C’est en 2012 que je suis passé à l’antenne pour la première fois et c’est parce que nous avons eu une démarche commerciale en faisant un clip. La musique, ce sont des échelons à passer, comme dans la vie. Tu ne te lèves pas un jour de ton lit en devenant une star…

Quel est pour toi le rôle de la musique?
C’est une passion. Donc pour ma part j’essaie de faire passer le maximum d’émotions, de sensations. Quand j’entends un son, j’entends tout de suite tout ce que je peux faire pour me l’approprier. Un Dos Tres, je l’ai écrit en 45 minutes, comme Père Fouettard que j’ai écrit au boulot également en 45 minutes.

Ce sont pour toi les critères qui caractérisent un artiste?
Pas obligatoirement, mais selon mon œil, oui.  Comme je le disais tout à l’heure, je n’admets pas que certaines personnes ne soient qu’interprètes sur des morceaux sans en être les auteurs, mais j’ai conscience que c’est une mauvaise vision. Il y a des personnes qui sont douées pour n’être qu’interprètes et peut être même mieux chanter que toi un texte que tu as écrit, mais dans ma tête j’ai un blocage, c’est une philosophie de vie. Ce qui définit un artiste, c’est sa vraie personne. Tu peux ne pas être doué, mais dans ce cas c’est un mauvais choix et arrête…
kero 7
Crois-tu que le regard de la société française sur les questions de couleurs ou de diversité ait progressé?
En grande majorité, je dirais oui. Ce n’est plus une question de racisme mais d’individus et pas forcément de couleurs. Comme depuis toujours d’ailleurs, les différences sont basées sur les classes sociales. Moi je te dis ça, je ne suis pas de la rue, je m’appelle Julien Manuel Lurel Sébastien, mon oncle a été Ministre de la République (c’est le frère de mon père). Je n’ai pas grandi dans la rue, mais la rue m’a accepté, m’a supporté, a fait que je suis là où je suis. Il ne faut pas toujours dramatiser, se victimiser nous-mêmes. Plutôt que de dénoncer la bourgeoisie, le sionisme ou autre, il faut valoriser la méritocratie. Si tu es doué, on te donne, si tu ne vaux rien, passe ton chemin. Pour moi c’est ça, car nous sommes dans une société ou ça broie! Dans tout ce schéma, l’éducation reste quelque chose de très important, il faut qu’un enfant aille à l’école mais aussi qu’il s’endorme quand il veut s’endormir parce que cela ne l’intéresse pas. Tu es toi, mais ton fils ce n’est pas toi. Si tu es mécanicien et qu’il est fait pour être Président de la République, encourage le. Ne lui dit pas que si il n’a pas de graisse sur les joues il n’est pas un homme. Vois les choses.

Penses-tu qu’il soit toujours important d’associer l’esclavage à l’identité guadeloupéenne?
Ce sont des sujets explosifs. Comme je le disais, il faut arrêter de se victimiser. Mon papa n’a pas pris de coups de fouets, mon papi non plus, le père de mon papi non plus… Mais je n’étais pas là. Je n’ai pas été élevé dans ça. Je ne pardonne pas ni n’oublie, mais je ne me base pas sur cette histoire pour vivre ou pour évoluer. Je ne me réduis pas à cela. Il y a pleins de gars dans le Rap français qui parlent d’esclavage dans leurs chansons mais leurs ancêtres n’ont pas été esclaves. Ils ont peut-être été les vendeurs d’esclaves. Nous sommes des descendants d’Afrique, nous sommes des Africains. Nous restons malheureusement des Africains vendus par des Africains aux Blancs. Je dis cela sans racisme. J’ai des amis blonds aux yeux bleus, je les appelles mes frères, ce ne sont pas eux qui ont frappé mon arrière arrière grand-père. Je vais te parler de la mémoire mais pas en tant qu’esclave. Quel crédit aurais-je? C’est ridicule.

Tes projets?
Faire de la musique, dominer le monde musical, toujours être numéro un.

KEROS-N
Facebook officiel : Keros-n Officiel

Partager cet article.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.