Talent intemporel, toujours précurseur, Oxmo compose depuis les années 1990 des morceaux qui font sens. Il s’attache aujourd’hui à construire l’avenir de la chanson française, en l’appuyant sur des fondations solides et durables.

Le 28 Avril cela faisait 19 ans que Opéra Puccino était sorti, quels souvenirs as-tu gardé de cet album, de cette époque?
Mes plus grands souvenirs. A l’époque où je faisais l’album, j’avais une idée de ce qui se passait. La manière dont s’est fait l’album, je savais que c’était unique. C’était la première fois, déjà. Ensuite, l’histoire du disque était particulière. Cette saveur-là a beaucoup de tendresse. Prince Charles Alexander qui l’a mixé l’a fait remasterisé deux fois, car il n’était pas satisfait. L’équipe du Label avait une vision claire de l’ensemble aussi.

Opéra Puccino est un vrai classique du Rap et même du Hip Hop français, mais on constate que le succès de tes albums se fait dans le temps. Te considères-tu comme un précurseur?
Oui, dans le sens où j’ai pris des risques avant les autres, j’ai suivi mes idées. Cela coûte cher aussi de “précurser”, tu prends le risque de ne pas être compris et de passer aux oubliettes. Mais c’est cela un précurseur, c’est quelqu’un qui veut aller au bout de son idée parce qu’il le ressent, même s’il se trompe. Cela se remarque avec le temps mais sur le moment, tu passes pour un fou.

Tu t’es toujours distingué par ta plume mais depuis 2006 et ton album Lipopette Bar qui marque une “transition”, tu as élargi ton univers musical. Était-ce une nécessité pour garder la dimension cinématographique qui marque également ton identité?
Aussi parce que j’ai toujours composé et passé des heures à chercher des boucles sur des kilos de vinyles, à analyser les instruments, à lire les crédits pour savoir quel musicien avait composé cette partie… Au final, on rêve d’avoir une musique pour soi. Lipopette Bar a été l’occasion d’avoir des musiques qui ont été composées à ma taille, ces musiques qui n’existaient pas sont nées en même temps que les lyrics, ce qui fait que personne ne peut s’en réclamer l’auteur juste parce qu’on a utilisé un bout de lui. C’était exactement ce que je voulais à ce moment-là.

Quelles sont tes influences? Peinture, musique, cinéma, littérature?
Musicalement, je prends mais autre chose que de l’inspiration. Je me nourris autrement avec la musique. Ce qui me nourrit, ce sont des romans, des essais, des tableaux, des peintres, la nature, des jardins, des aquariums… Je suis vraiment inspiré par tout ce qui vibre fort, et pas forcément musicalement.

“J’ai toujours chanté une vision de la vie en adéquation avec mon expérience et mon âge.”

 

As-tu des œuvres, des artistes de référence?
Picasso, le plus moderne, comme Caravage à une autre époque, dans le même esprit. Les artistes qui ont fait date sont ceux qui ont dit “merde” au monde entier et ce sont arrangés pour rester à la lumière. Ils ont trouvé un arrangement entre la manière dont ils voyaient le monde et la manière dont ils s’en moquaient.

Qu’est-ce qui est vraiment déclencheur de ton inspiration?
Ce qui va être déclencheur, c’est le décalage entre la façon dont on vit et la perception qu’on en a. Par exemple, on va avoir un point de vue sur la relation amoureuse aujourd’hui, mais si on se renseigne sur les relations amoureuses aux XVII° ou au XIX° siècle, on aura les clés pour comprendre les relations amoureuses actuelles. Mon inspiration se trouve entre les deux, je vais traduire quelque chose qui va donner la clé pour comprendre la situation d’aujourd’hui avec des références qu’on croit disparues. Je m’amuse de cela. Il y a beaucoup de réponses dans le passé, dans l’histoire. Il suffit de se pencher et de parler avec des gens bien renseignés, pour se rendre compte que l’évidence est devant nous, mais que pour la voir, il faut des connaissances.

Tu as toujours été considéré comme un lyriciste – à juste titre – ce qui t’a permis d’écrire pour d’autres artistes, tel que Florent Pagny (Vivons la Paix sur l’album Abracadabra, sorti en 2006). Écris-tu toujours pour les autres?
J’ai recommencé intensément cette année. J’ai eu ce besoin de réécrire car je voulais participer à cette nouvelle vague d’artistes qui m’a bouleversé. Je suis plus près pour l’instant de jeunes artistes inconnus qui ont un talent particulier. Aujourd’hui, on est souvent dans des artistes établis dont on voudrait se rapprocher pour être dans un certain confort, une sécurité artistique, ou dans la tendance. Mais il y a ceux avec lesquels tu as des affinités, et qui voient à long terme. Aujourd’hui, on fait des “shoots” de morceaux qu’on écoute durant 6 mois. Je ne vois pas les choses comme cela et beaucoup de jeunes aussi. Nous sommes en train de travailler en sous-sol pour créer des choses qui auront une certaine portée, de belles choses.

Et cela dans tous les courants musicaux?
Pas du tout, je veux me concentrer sur la chanson française, la variété. C’est un genre qui est plus vieux que le Rap français et la manière de travailler est différente. La collaboration est naturelle. C’est dans la simplicité et la tranquillité que la collaboration se fait.

Depuis le début de ta carrière tu as collaboré avec beaucoup d’artistes, de Booba à Bernard Lavilliers en passant par Gorillaz ou Eric Truffaz… Quels sont les artistes avec lesquels tu apprécierais de travailler? Cette jeune scène que tu évoquais?
Cette jeune scène m’intéresse, oui. Les jeunes, dont beaucoup de filles. J’apprécie des artistes comme Navii, j’aime bien Feu Chatterton. Dans le Rap, des artistes un peu fous comme VALD, je trouve qu’il a une personnalité qui dépasse le Rap, des artistes un peu alternatifs. Des artistes internationaux comme Metronomy, je suis fou de trucs comme ça…

Aujourd’hui ton public est beaucoup plus large que celui du Hip Hop, sans pour autant perdre ta crédibilité artistique. Comment l’expliques-tu?
Le public du Hip Hop est extrêmement large aujourd’hui. J‘ai toujours chanté une vision de la vie en adéquation avec mon expérience et mon âge. Si je suis encore dans le Rap à 50 ans, je raconterai des choses que l’on vit à 50 ans avec une vision de ce qui s’est passé 10, 20 ou 30 ans auparavant. Une partie de mon public m’a suivi et a transmis son amour aux plus jeunes. C’est une chance.

Dans un spot Nike de 2011, tu récitais un texte de Cyrano de Bergerac. Te verrais-tu au théâtre?
Bien sûr. Déjà, je voudrais remercier Mr Roland Auzet, un auteur compositeur chorégraphe qui m’a fait jouer il y a trois ans dans un opéra moderne. C’étaient les derniers instants de la vie de Steve Jobs, avec une vision de la réussite, de la société moderne…

Donc l’expérience t’a plu?
C’est un peu ce que je fais sur scène, il faut interpréter et vivre les morceaux. J’écris mes morceaux avec émotion et les jouer c’est la moindre des choses. Sur scène, je passe presque autant de temps à chanter qu’à parler avec le public, cela demande une certaine mise en scène. Je suis en ce moment sur un projet secret, une pièce de théâtre que l’on a écrit pour moi. Je pense que le théâtre manque vraiment dans notre culture.

 

“Aujourd’hui, il y a des rappeurs de tout bord, pour tout le monde… ”

 

As-tu déjà fait une reprise?
Oui, j’ai repris un morceau de Charles Aznavour qui s’appelle Ay! Mourir Pour Toi. C’était sur un album de reprises d’Aznavour. Il faut oser, et j’en suis très fier. J’ai pris du plaisir à le faire et à l’écouter encore.

Quel regard portes-tu sur la scène Rap actuelle?
J’en suis assez satisfait malgré tout ce que l’on peut en dire. Longtemps, on a dénigré ce qui nous arrivait de bien, on s’est concentré sur ce qui nous manquait. Et lorsqu’on l’a eu, on a pris des mauvaises directions. Aujourd’hui, il y a des rappeurs de tout bord pour tout le monde et cela, je ne peux pas m’en plaindre. Il y a du Rap pour ta fille, tes parents, tes oncles… Vous ne pouvez pas trouver de Rap qui ne vous plaise pas, c’est impossible de ne pas y trouver son compte. Forcément, puisque tout a un recto et un verso, cela donne une profusion d’artistes et des difficultés pour trouver le sien.

Te considères-tu comme un artiste engagé?
Mon engagement est dans la vie, il est contre l’auditeur qui se trompe, contre des convictions qui nous confrontent, nous mènent dans la tristesse. Je ne suis pas pour un succès dont tout le monde rêverait, je suis juste dans la vie. La plupart des gens qui défendent une cause le font pour des raisons personnelles et qui les dépassent. Ils mélangent un problème profond qu’il faut résoudre à un sujet qui concerne tout le monde dans la globalité. C’est extrêmement dur à porter. Certaines causes peuvent être dangereuses quand tu les embrasses, l’histoire l’a prouvé.

Pourtant depuis 2012 tu es ambassadeur pour l’UNICEF, en quoi cela consiste-t-il?
Cela consiste à parler la parole de l’UNICEF aux personnes qui pourraient être concernées par la souffrance des enfants. J’en suis heureux car j’ai travaillé avec des gens très sympathiques, qui étaient impliqués dans la cause des enfants. Il s’avère que ce sont des gens de l’UNICEF. On a travaillé ensemble sur de petites opérations, sur des concerts et des tournées, que l’on a réitérées. De fil en aiguille, cela a duré et on m’a demandé si je voulais officialiser cette mission. Si l’on était venu me voir tout de suite pour me le demander, cela n’aurait peut-être pas marché. Je dois avec ma “notoriété” porter cette parole aujourd’hui, et me rends compte qu’aider, c’est très compliqué.

Tu reviens tout juste d’Haïti. Quelles sont tes impressions?
Je n’ai pas passé assez de temps pour comprendre cette atmosphère bouleversante silencieuse. Il y a quelque chose à capter mais c’est difficile à traduire, il y a beaucoup de silence, les gens ne parlent pas. Il y a une manière de regarder l’étranger, c’est fascinant. Il faut passer du temps avec les gens pour les comprendre.

C’est la première fois que tu viens en Guadeloupe? Connais-tu la scène locale?
Je viens assez régulièrement pour des vacances. C’est la première fois pour un concert. Non, je ne la connais pas à part Kalash que j’ai découvert l’été dernier. Il était tellement dans les voitures, à la télévision, que je pensais qu’il était guadeloupéen!

Tes projets?
L’écriture et la littérature. Un peu de guitare et de piano. L’objectif, c’est de continuer d’apprendre, d’écrire, de lire et de composer. Et de créer les opportunités de faire des concerts et de rencontrer des gens.

 

OXMO PUCCINO
Facebook : Oxmo Puccino

par David Dancre
Photos: Vincent Dessailly / Désir Side (Concert)

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