Apsita Berthelot-Cissé a réalisé plusieurs documentaires sur la société et l’histoire guyanaises. Au sein de sa boîte de production, Terre Rouge, elle met en images la réalité sur le terrain.

Comment est née ta passion pour la réalisation?
Ma passion est avant tout celle d’une cinéphile. J’ai passé de longues soirées  à regarder les cases cinéma et ciné-club à la télé, j’ai eu des parents plutôt sympas de ce côté là, qui ne m’ont pas obligée à me coucher à 20h30 et un papa qui nous emmenait au “cinéma permanent” le mercredi après-midi.

 
Quel a été ton parcours artistique jusqu’à la réalisation?
C’est parcours assez linéaire, porté par la passion de ce métier, d’œuvres que j’ai vues depuis l’enfance. Pour moi le cinéma et la culture en général sont un langage universel, qui s’affranchit des frontières. Dès le collège, j’ai su que je voulais faire du cinéma, cela a guidé mes choix dans les langues vivantes: l’Allemand à cause de l’expressionnisme, l’Italien pour le néoréalisme. Après un Bac littéraire, j’ai fait une Fac de cinéma, beaucoup de petits boulots, de l’assistanat au montage et à la réalisation. Puis j’ai fait le Conservatoire Européen d’Écriture Audiovisuelle, et en parallèle un DESS d’ethnométhodologie. J’ai écrit des scénarios, certains ont été portés à l’écran et d’autre pas. Cela fait partie du métier.

 
Ton premier souvenir d’une caméra dans la main?
J’étais à la FAC à Paris 1. Mon professeur de pratique du cinéma, Joseph Morder, un grand cinéaste indépendant par ailleurs, nous avait donné un exercice périlleux avec une caméra Super 8. Cet exercice de “tourné monté” consistait à faire un film de 3  minutes le temps de la bobine, en anticipant chaque plan et en coupant au bon endroit.

 

“…je m’attache d’abord aux personnages et le sujet s’impose de lui-même.”

 

 
Que ressens-tu derrière l’objectif?
De la concentration, une attention aux détails techniques, au contenu. Je pense au plan suivant aussi.
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Quels sont les sujets que tu as déjà traités? Pourquoi ceux-là?
L’orpaillage en Guyane, un road-movie sur la musique Guyanaise, le carnaval guyanais avec un retour sur l’histoire et le conflit entre les tirailleurs sénégalais et les créoles durant le carnaval de 1946. Masques, mon dernier documentaire, est aujourd’hui visible en streaming sur la chaine Youtube d’Archipel, le magazine de France O. Actuellement, nous finalisons le montage d’un nouveau documentaire intitulé Rythmes & Toys que j’ai co-réalisé avec Arnaud Berthelot. Ce documentaire entraîne le spectateur à la découverte du circuit “bending”, une pratique à la fois technique et musicale, à laquelle se livrent des musiciens inventifs toujours à la recherche de nouveaux sons. Au-delà de la musique, ces musiciens partagent également une philosophie de vie, un rapport différent à la société de consommation. La bande annonce du documentaire est visible sur la chaine Vimeo de Terre Rouge. J’aime bien parler de sujets que le grand public ne connaît pas forcément et lui donner envie d’aller plus loin, de modifier un peu la vision que les gens peuvent avoir sur les choses.

Comment élabores-tu tes sujets?
Ça passe souvent par les personnages, leur histoire, je m’attache d’abord aux personnages et le sujet s’impose de lui-même.

Les contraintes sont-elles plus importantes dans la réalisation d’un documentaire que dans la fiction?
Ce ne sont pas les mêmes contraintes, dans la fiction tout est planifié, il y a un enjeu financier important. En documentaire, il faut essayer de coller à ce que l’on a pu anticiper à l’écriture mais rester ouvert à la réalité du terrain, les imprévus liés à la vie des personnages, tout en gardant en même temps à l’esprit le film que l’on a plus ou moins en tête, sans pour autant forcer le réel. C’est un aller-retour permanent, il faut s’adapter. En fiction, on choisit les meilleurs plans au montage. En documentaire, on écrit, réécrit le film à la table de montage.

 

“Il n’est pas toujours facile de trouver le chemin du public”

 

 
Te considères-tu comme engagé dans un combat? Militante? Quelles sont tes convictions?
Je ne me considère pas vraiment comme militante, ni engagée, au sens ou l’on peut l’entendre. En même temps, je fais des films à l’instinct et à l’émotion. Ce qui me motive, c’est de donner à voir la complexité du monde, ce qui m’intéresse c’est de poser des questions, sans avoir de réponses toutes faites. Si militer c’est pousser à regarder le monde et à s’interroger, alors en ce sens je suis militante.

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Y a-t-il des obstacles (donc de nouveaux challenges) à la réalisation dans un climat social et politique de plus en plus sensible et tendu?
Il y a toujours des obstacles, faire un film n’est jamais très facile, et ce depuis toujours. Le climat social et politique peut être source de sujet forts, et de nouveaux challenges en effet, plus qu’un réel obstacle. En même temps aujourd’hui, avec les nouvelles technologies et les caméras de plus en plus accessibles techniquement et financièrement, c’est plus facile. On parle beaucoup de “cinéma guérilla”, c’est-à-dire faire des films à tout prix avec les moyens du bord, des équipes réduites et passionnées. Ce qui est compliqué, c’est le modèle économique: on veut payer tout le monde au tarif syndical, et puis une fois que le film est fait, c’est l’accès au public qui reste difficile.  Il y a un gros travail de marketing et de réseautage. Si on ne veut pas faire de films trop formatés, il n’est pas toujours facile de trouver le chemin du public.

Les minorités et notamment les populations issues des anciennes colonies sont peu représentées dans le milieu cinématographique, comment les choses pourraient-elles s’améliorer selon toi?
En boostant la formation des jeunes aux métiers du cinéma et à la culture cinématographique, qu’il s’agisse des métiers artistiques ou techniques. En boostant aussi de nouveaux auteurs. En développant un regard critique sur les œuvres. En évitant aussi l’idée du ghetto, faire des films pour tous les publics. “À force” ils “s’habitueront”, comme on dit.

 
Tu as monté ta boite de production avec tes frères?
J’ai travaillé avec pas mal de boîtes de production, beaucoup de sujets n’ont pas forcément abouti, c’est un peu frustrant de ne pas pouvoir maîtriser les étapes qui précèdent la fabrication d’un film. C’est très motivant de travailler en famille, il y a une dimension artisanale tout à fait passionnante, même si cela demande beaucoup plus de travail et des prises de risque financières. Notre société s’appelle Terre Rouge.

Une sortie récente (film, documentaire) que tu as appréciée?
Mustang de Deniz Gamze Ergüven, un film franco-turc qui traite d’une problématique très contemporaine avec un regard humaniste, dans lequel le côté engagé part de l’émotion des personnages  avec subtilité.

APSITA BERTHELOT-CISSÉ
apsita@online.fr
TERRE ROUGE
Site Officiel: www.terrerouge.eu

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