Observateur du monde, Armen transpose derrière l’objectif sa vision du “Lifestyle”. C’est pour élargir son univers qu’il a choisi les États-Unis où il s’émancipe.

Ton parcours avant de devenir photographe?
Je suis né un 8 Juillet 1969 à Aubervilliers, dans le 93, d’une mère française et d’un père d’origine arménienne. J’ai d’ailleurs grandi dans la communauté arménienne toute mon enfance car mes parents étant artistes et voyageant énormément, ma sœur et moi avons grandi avec nos grands-parents. Aussi, j’ai été éduqué un peu différemment des autres enfants de mon âge, parce qu’il a fallu m’intégrer à la France (le pays dans lequel je suis né)  tout en vivant et apprenant la dure histoire qu’avait vécu mes ancêtres mes également ma famille. C’est une histoire trop longue à raconter dans une interview, mais j’ai dû jongler entre ma vie de privilégié, celle d’un enfant qui a grandi en France, et celle de ma famille, mes cousins qui vivaient encore les drames de la guerre au Liban, en Syrie et ailleurs. Cela forge le mental et aide à garder les pieds sur terre.

Comment est née ta passion pour l’image?
Vraiment par pur hasard…Quoi que! J’ai toujours été passionné par l’aspect visuel des choses qui m’entouraient. Ce qu’on appelle en anglais le “Lifestyle”. J’ai toujours eu un regard très observateur sur ce le monde, presque comme une sorte de “maladie”, je suis un peu voyeur mais pas comme un détraqué mental (rires). J’aime observer les gens, leur histoire, leur culture. Aussi, c’est un peu par réflexe que je me suis mis à la photo. J’ai vécu le Hip Hop à ses débuts et à travers cette culture j’ai principalement dansé, puis je me suis initié au graffiti. Parallèlement, je faisais du freestyle BMX et c’est à travers ce dernier que j’ai commencé la photographie.

Tu as collaboré avec beaucoup d’artistes français et américains, quels souvenirs en gardes-tu? Une exposition de ton travail est-elle en projet?
Ma vie de photographe a été et est toujours très privilégiée. J’ai la chance, même si je suis autodidacte, de faire un métier qui me passionne et que j’aime. De plus, au travers les cultures que j’ai vécu depuis leurs premiers jours, je ne peux garder qu’un souvenir inoubliable de ce qui a fait de moi ce que je suis toujours aujourd’hui. Est-ce que le talent y est pour quelque chose?  J’aime à le croire, car j’ai travaillé pour. Y’a-t-il eu une part de chance ? Oui sûrement, des rencontres et des partages. C’est d’ailleurs comme cela que je conçois mon travail: une rencontre, un partage, un cliché souvenir. Exposer mon travail, je n’arrive pas à m’en persuader. J’ai très peu de recul sur ma carrière, même si j’ai été très souvent sollicité, c’est une expérience qui me terrifie. J’ai peur de montrer des choses que je n’aime plus, même si elles racontent une histoire. Mais avec le temps, l’idée de sortir mon premier livre murit chaque jour. J’ai plus de 20 ans de Hip Hop français à montrer en images et je sais que les choix seront cruciaux. Je vais avoir besoin d’aide!

 

 

“J’ai plus de 20 ans de Hip Hop français à montrer en images”

 

 
Ton premier souvenir d’une caméra dans la main? Que ressens-tu derrière l’objectif?
C’est drôle mais j’en ai plusieurs. D’abord alors que je n’étais pas photographe, j’avais un appareil 8mm avec lequel je shootais sans vraiment m’appliquer. C’était plus par envie d’immortaliser les graffiti du terrain vague de La Chapelle et de garder cela en souvenir. Puis un de mes amis, dont je tairai le nom, a un jour “subtilisé” un Canon AE1 au Trocadero à un touriste de passage et me la donné en me disant qu’il me verrait bien faire de la photo. J’ai donc commencé ainsi, je shootais mes potes qui faisaient du BMX, mais sans m’appliquer, sans comprendre le sens d’une composition ni même de quoi que ce soit d’esthétique. C’est en ouvrant des magazines américains de Skateboard et de BMX, puis plus tard la presse rap américaine, que j’ai vraiment pris gout à la photographie et ai ainsi décidé de m’y mettre. C’était comme dans le Break Dance ou le Graffiti, j’ai d’abord reproduit ce que je voyais dans les magazines jusqu’à trouver mon style. On parle là de la fin des années 80 et du début des années 90. J’ai vraiment commencé la photo en 91. Lorsque j’ai compris comment exposer et shooter correctement, j’ai pris un immense plaisir qui est en réalité indescriptible. C’était comme avoir appris la coupole ou avoir rentré un trick en vélo.
booba_armen_2
Est-ce que c’est avec Booba que tu es passé à la réalisation? Penses-tu que vos chemins se recroiseront (professionnellement)?
Non ce n’est pas avec à lui que je suis passé à la réalisation. J’ai fait mon premier clip en 1997 pour Rocca, Les Jeunes de L’univers (en coréalisation avec Xavier De Nauw) puis Ideal J. Hardcore – la version non censurée. Ces deux clips sont vraiment ceux qui m’ont donné envie de passer à la réalisation tout en sachant que je ne n’en avais pas la prétention ni l’ambition. Ce qui est drôle, c’est que j’ai connu Booba à travers la Cliqua et le label Arsenal Records. C’est plus à eux que je dois une partie de ma carrière. Malgré les hauts et les bas de la vie, de sa vie, Booba et moi avons toujours gardé contact jusqu’au jour où il m’a demandé de réaliser la pochette de Temps Mort. C’est là que notre véritable collaboration professionnelle a commencé. La suite, c’est Ouest Side pour lequel j’ai eu en quelque sorte le rôle de Directeur Artistique Image et sur lequel Booba et moi avons tout donné à 300%: de la pochette de l’album aux clips, Garde La Pêche, Boulbi, Au Bout Des Rêves et enfin Pitbull. Après cette inoubliable expérience, je suis parti vivre aux USA et Booba avait l’envie de travailler avec d’autres réalisateurs, tout d’abord Nathalie Canguilhem (que je lui ai présenté), puis Chris Macari qui a repris le flambeau et réalisé tous ses clips jusqu’à aujourd’hui. Retravailler ensemble? Pourquoi pas, mais c’est plus à lui de prendre cette décision et je pense qu’il a trouvé une sorte d’équilibre avec Chris. C’est plus à lui qu’il faudrait poser cette question. Moi, j’ai préféré garder “un ami” que de perdre une relation de travail.

 
Tu habites maintenant à New York, depuis combien de temps? Pourquoi ce choix?
Cela va faire maintenant dix ans que je vis aux États-Unis. Le choix était simple, toujours progresser et faire d’autres choses professionnellement parlant. Mine de rien, en France ma carrière se limitait à mon travail dans la musique. Impossible de faire de la pub, de shooter de la mode bref de faire autre chose que “du Rap”. Je ne crache pas dans la soupe, j’avais juste besoin d’évoluer et ce n’était pas en France que cela aurait pu arriver. C’est une des raisons qui m’ont poussé à aller vivre aux USA.

 

“J’ai eu la chance de travailler avec l’immense Spike Lee”

 

 
Tu as également collaboré avec Spike Lee, dans quel cadre?
Encore une expérience surprenante! Je participe depuis 2013 à la direction artistique image de la marque Cazal. Je connais et collectionnais déjà les lunettes depuis les années 80. Cazal, c’est avant tout un classique de la culture urbaine newyorkaise et implicitement de la culture Hip Hop depuis les années 70. Aussi, j’ai réalisé toutes leur dernières campagnes et catalogues depuis 2013 avec l’aide de Sven Christ (d’origine allemande et Directeur Aritistique pour la marque), également acteur de la culture Hip Hop et graffiti artiste depuis les années 80. Notre idée était de tout d’abord rendre hommage à ce qui avait fait la popularité de la marque, ce qui était très difficile, puisque jusqu’à ce jour, seul le photographe Jamel Shabazz avait au travers de ses œuvres photographiques immortalisé une époque que je n’avais vécu qu’en tant qu’acteur mais malheureusement pas en tant que photographe. Aussi, il ne fallait surtout pas reproduire son travail, mais y amener une touche plus personnelle et moderne. La première campagne a eu un succès fou au point que Spike Lee ait lui même remarqué ce “revival” de la marque allemande et les a contacté directement. Son personnage de Mars Blackmon dans She’s Gotta Have It en 1986 est devenu légendaire et par la suite une icône de la marque Jordan tout en portant ces énormes lunettes: des Cazal 616! Il était évident que sa présence était indispensable pour la campagne 2014. On a toutefois mélangé différents styles et modernisé le look de la marque depuis, histoire qu’elle ne vive pas dans son passé. J’ai donc eu la chance de travailler avec l’immense (par le talent !) Spike Lee et j’ai gardé depuis une excellente relation avec lui et son équipe.
cazal_spike-lee_armen_1
Te considères-tu comme engagé dans un combat? Militant ? Quelles sont tes convictions?
C’est très compliqué. J’ai bien évidement des convictions. Après, me sentir engagé dans un combat, ce n’est pas forcément ma place. Je suis très attaché à ma culture arménienne et à la reconnaissance d’un génocide qui n’a toujours pas été reconnu, ou partiellement. Mais ayant grandi avec différentes cultures, mes convictions sont devenues plus larges. Le Hip Hop y a beaucoup contribué. Quand je dansais, c’était parmi mes amis Africains, Nord-Africains, Espagnols, Portugais, Antillais… On ne jugeait personne sur son appartenance sociale, religieuse ou sur sa couleur. Tout ce qui nous intéressait, c’était ce que tu valais dans le cercle. C’est d’ailleurs très paradoxal, mais à cette époque, tout le monde respectait les cultures et traditions de chacun sans que le mot “religion” ne fasse partie d’aucune conversation. Cela a malheureusement beaucoup changé depuis.

 
Tu viens du Hip Hop, et plus directement du Graffiti mais tu as aussi une autre passion avec le BMX. Est-ce que réaliser un documentaire fait partie de tes projets?
Je viens avant tout la danse, du B.boying ou Break Dance appelle ça comme tu veux, et ce depuis 1983.  Le graffiti est venu beaucoup plus tard et je ne me considère d’ailleurs pas comme un graffiti “writer” et pour cause, je n’ai pas peint assez de murs pour pouvoir m’en octroyer le titre. J’ai eu la chance d’évoluer à une époque où j’ai côtoyé les pionniers du graffiti français et mes mentors que sont les BBC, j’ai vu naître le premier crew de “vandal”, les TCG, et tout cela parce que je passais la plus grande partie de mon temps au terrain vague de la Chapelle. Forcément, il y a eu une influence, mais jamais je ne me considèrerai comme un “writer” pour toutes les raisons évoquées plus haut. Je suis certes aujourd’hui membre des GT (Grim Team),  mais c’est plus par relation amicale que pour mes activités dans le graffiti. Eux ce sont de vrais “writers”! Pour le BMX, c’est encore une autre histoire, toute aussi longue et pleine d’aventures. Je roule d’ailleurs toujours avec la scène newyorkaise, enfin, quand mon vieux corps me l’autorise. En faire un documentaire, pourquoi pas. C’est dans mes projets, enfin plus sous forme d’un court métrage, mais je ne peux pas en parler pour l’instant.

armen_fashion_1
Y a-t-il des obstacles (donc de nouveaux challenges) à la réalisation dans un climat social et politique de plus en plus sensible et tendu?
Bien sur! Mon rôle de photographe et de réalisateur, c’est de mettre en image les acteurs de notre société. Forcément quand la réalité dépasse parfois la fiction, tu te retrouves dans un climat plus que sensible. Même si je m’intéresse à l’actualité en France, ce qui se passe aujourd’hui aux USA est intolérable. Ces policiers qui tuent des Afro-Américains chaque jour pour des raisons inexistantes me rappelle de très mauvais souvenirs. Et le pire, c’est que ces officiers restent impunis. J’ai l’impression de revivre la période où les maîtres esclaves fouettaient et frappaient des êtres humains pour les avilir et leur rappeler qui est le chef. C’est intolérable et insupportable d’autant que tout cela se passe sous les yeux du premier président Afro-Américain qui ne fait strictement rien.

Une sortie récente (film, documentaire) que tu as appréciée?
Je suis très féru de séries ces derniers temps. J’ai adoré me plonger dans l’univers de Stranger Things qui est une superbe allégorie des années 80 qui ont bercé mon adolescence.  A côté de cela, j’ai beaucoup aimé le dernier film de Sean Ellis (grand photographe de mode), Anthropoid, qui raconte l’histoire vraie de révolutionnaires Tchèques qui ont tenté d’assassiner le général SS Reinhard Heydrich pendant la seconde guerre mondiale.

Quelles sont tes références dans la photographie et la réalisation?
Helmut Newton si il n’y en avait qu’un, mais il y en a tellement. En réalisateur, c’est plus compliqué car mes choix sont très éclectiques.

Si tu travaillais sur un long-métrage, quel serait le sujet?
Si je travaillais sur un long métrage, ce serait Les Misérables de Victor Hugo. Mais dans une version plus contemporaine. Claude Lelouch s’y était attelé en 1995, la mienne serait plus “réaliste”.

 

ARMEN DJERRAHIAN
www.armendjerrahian.com
Facebook: Armen Djerrahian

armen_djerrahian_portrait_2

 

Partager cet article.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.