Fabien Dufils s’est fait connaître auprès du grand public avec le clip réalisé pour Demon, You Are My High. Ce cinéphile expatrié aux États-Unis présente son premier long-métrage, One Buck, une sombre odyssée au pays du billet vert.

Comment est née ta passion pour la réalisation?
Depuis le temps où je collectionnais les VHS. J’étais abonné à Télé K7 pour les jaquettes et j’avais plus de 1000 films. Toute une organisation. Je décortiquais tous les films, un par an, et par genre. Puis je passais mon temps à acheter des livres de poche en librairie.

Quel a été ton parcours jusqu’à la réalisation?
J’ai commencé assez jeune, en ayant la chance de bosser pour des gens très talentueux, dans le documentaire, des reportages, puis est venue la période du clip. J’ai touché un peu à tous les métiers, que ce soit à la caméra comme en lumière, au cadre, au son, au montage. Une fois que j’avais cerné le métier, je me suis entraîné en faisant des courts métrages, des essais avec des potes, des comédiens. Ensuite, sortant de nulle part, sans vraiment de contact, j’ai décidé de comprendre le métier de producteur. J’ai donc monté une première bande démo avec mon travail de réalisation et avec des amis nous avons démarché des clients en maison de disque. On savait fabriquer les clips, on connaissait le matériel, les équipes, et on avait tellement envie de tourner qu’on apprenait très vite. J’ai produit plus de 100 clips et 100 publicités dans le monde entier en quelques années.

 
Ton premier souvenir d’une caméra dans la main? Que ressens-tu derrière l’objectif?
J’étais tout gosse et j’empruntais la caméra VHS de mon père pour filmer dans son jardin. Ensuite, j’ai économisé comme un malade pour me payer une caméra HI8, ça valait une fortune, des mois de petits boulots pour y arriver. Derrière la caméra, je me sens libre, je passe en mode écriture visuelle. Un monde qui m’émerveille.

 

“…un clip représentait en moyenne un     dixième du budget d’une pub de 30 secondes.”

 

 
Tu as été exposé médiatiquement avec le clip de Demon, You Are My High, qui était basé sur le principe du “french kiss”. Quelles ont été les retombées?
Ce clip est un bon et un mauvais souvenir dans ma vie. Un bon souvenir, car sans le digital et Youtube à l’époque, on a réussi à cartonner en France et ailleurs. Nous l’avions produit avec mes amis à l’époque. Un mauvais souvenir,  car suite au succès du clip notre bande a éclaté. C’est la vie et les erreurs de jeunesse. J’avais 26 ans si mes souvenirs sont bons.
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Tu as réalisé beaucoup de publicités, un format réservé à une petite catégorie de personnes. Quels sont les challenges qui t’ont attiré? Quelle expérience en retires-tu?
La publicité est une vraie passerelle qui m’a permis d’expérimenter un paquet de choses, avec des moyens techniques que je ne trouvais pas dans le clip. Pour te donner une idée, un clip représentait en moyenne un dixième  du budget d’une pub de 30 secondes. De nos jours, nous sommes plus proches d’un vingtième. Tu peux toujours faire des clips comme Demon, pas chers, bonne  idée. Mais concrètement, faire un bon clip demande aussi des moyens techniques, une équipe, des décors, des stylistes, le maquillage, le montage etc… Et tout cela a un coût. J’ai très vite eu un sentiment  de frustration. Tandis que dans la publicité, tu as davantage de moyens mais tu bosses pour un produit et un client en respectant un cahier des charges et des objectifs de communication, c’est du marketing pur. Ce n’est pas simple non plus de faire ce qui te ressemble réellement. Le seul moyen pour moi de me retrouver était de passer à la fiction avec mes scripts, mes productions.

Tu vis maintenant aux Etats-Unis (depuis 2008), pourquoi ce choix?
Les gens imaginent que j’ai bougé pour le travail, mais non, j’ai tout simplement rencontré ma femme et pour des raisons de cœur, on a décidé de vivre dans sa ville plutôt que la mienne. Elle est américaine.

 
Tu as finalisé One Buck il y a quelques jours, ton premier long métrage. Quelle en est l’histoire?
A chaque départ à l’étranger, j’ai pour habitude de laisser un petit mot à ma femme sur un coin de table, ou bien aimanté sur le frigidaire. Un jour, j’ai rapidement écrit trois mots sur un billet de 1$, un One Buck. Il est resté pendant un moment sur le frigo, au milieu d’autres papiers. Quelques mois plus tard, j’ai eu la fâcheuse idée de le dépenser en complétant un pourboire pour un livreur. Un drame était né à la maison. Par miracle, quelques mois plus tard, je retournais dans un autre magasin proche de chez moi, et le caissier m’a rendu la monnaie sur 20 dollars, incluant mon billet de 1$. Improbable mais vrai. Mon One Buck était de retour. En rentrant chez moi, sur le chemin, j’avais déjà l’idée de mon premier film, et si l’argent pouvait parler… Ce billet égaré m’aurait raconté une tonne d’histoires entre le moment où je l’ai dépensé et le jour où je l’ai retrouvé. De poche en poche, de drame en drame, One Buck, un modeste billet de un dollar, nous transporte dans une odyssée à travers le cœur d’une ville oubliée en Louisiane. Parmi toutes ses rencontres,  One Buck  ne cesse de croiser la route d’Harry, un homme plongé dans une spirale descendante suite à la mort soudaine et violente de sa femme. Main après main, One Buck  nous dévoile les différentes facettes du vice lié à l’argent.

 

 

“Mad Street est le nom de la rue où j’aimerais vivre. Celle où tout est envisageable.”

 

 
Tu considères le film comme sombre, peux-tu le définir?
Ce film est plutôt sombre mais il ne reflète quasiment que des faits réels. Il y a deux types de cinéma, le divertissement et le cinéma qui parle, qui touche, qui dérange. Pour mon premier film, je souhaitais faire un film peu divertissant, voire pas du tout … Au contraire, je souhaitais partir de ma petite histoire avec mon billet de 1$ et la transposer à des sujets délicats.
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C’est un film dans la veine de Fight Club?
Non pas vraiment, nous sommes entre Bad Lieutenant et un True Detective.

L’argent y est le “nerf de la guerre”?
Oui, et si l’argent pouvait parler ? Nous serions en guerre à longueur de temps. Les gens se haïraient beaucoup plus. L’argent est un vice et l’humain aime le vice.

C’est un film indépendant,  qui l’a produit? As-tu obtenu des soutiens financiers?
J’écrivais mon script en pensant au budget. J’ai dû m’arrêter pour certaines scènes, sachant que je n’aurais jamais l’argent pour les réaliser. Je suis resté en flux tendu tout au long de l’écriture entre mes envies artistiques et la réalité du budget. Puis est venu la seconde étape, celle du financement. Je me suis associé avec un ami, un passionné de voitures américaines, pour qui j’avais déjà réalisé et produit des films publicitaires. Nous avons pris les risques à deux avec l’aide précieuse de quelques producteurs exécutifs. Notre société de production fiction s’appelle Mad Street Pictures, et  One Buck  est son premier long métrage. Elle porte bien son nom, cette aventure était tout simplement de la folie. Mad Street  est le nom de la rue où j’aimerais vivre. Celle où tout est envisageable. Je ne parle pas d’anarchie mais de libertés, d’envie, de folie et de dépassement de soi. J’aimais bien ce nom pour ma société de production. Et puis, ma femme plaisante souvent en disant que je suis fou. Un petit Français qui débarque seul en Louisiane et arrive à convaincre des amis à le rejoindre pour y tourner un film. Aux USA, ton film est SAG ou non SAG, syndicat des acteurs. Nous n’avions pas le budget d’être SAG donc le casting a pris un peu de temps; nous avons auditionné plusieurs milliers de personnes avec le directeur de casting, cela nous a pris plus de 5 mois. Les acteurs et les décors sont les choses les plus importantes dans ma mise en scène et ma narration. Une fois arrivé au bout de ces deux étapes, j’ai fait appel à des équipes américaines et françaises, principalement des amis, qui ont trouvé leur intérêt sur le projet. Sans eux, ce film aurait été très difficile à monter techniquement. Je ne pouvais pas faire un film Union (syndicat des techniciens américains), donc il a fallu trouver des équipes flexibles. Le film a été porté par un grand nombre de personnes talentueuses qui nous ont aidés à la production, aux postes artistiques mais aussi en post-production. One Buck a fédéré de belles énergies.

Te considères-tu comme engagé dans un combat? Militant?
Non, je ne suis pas engagé, j’essaye d’être le plus juste possible et de rester moi-même. J’ai arrêté de croire à la politique depuis un paquet d’années. La politique est devenue un pur produit de masse, un outil marketing puissant et qui rapporte des milliards à une poignée de personnes dans le monde. Nous ne sommes que des consommateurs, nos voix ne veulent plus dire grand-chose car celui qui est élu au pouvoir suprême est soutenu par de puissants industriels et doit leur rendre des comptes. C’est pour cette raison que je me suis enfuit dans mon travail et ma famille. J’aide les gens le plus possible au quotidien en ayant le sens du civisme et de la participation collective. C’est ma manière de contribuer et de me sentir en équilibre avec moi-même. Je crois en l’humain, pas au pouvoir et aux millions de dollars.

Tu travailles déjà sur l’écriture de ton prochain projet?
Je passe mon temps à développer des projets de longs métrages en solo ou en collaboration avec un scénariste. L’écriture et la réalisation sont comme des muscles, il faut les maintenir en forme.

Tu travailles également sur un film qui se déroulerait dans le milieu de la musique à Harlem? Peux-tu nous en dire plus?
Je vis à Harlem depuis 6 ans. Oui, j’ai très envie de faire un film ici dans le Harlem que je connais, celui que je partage au quotidien avec mes proches. La musique y est un vecteur très important et risque d’être la direction de ce script.

Quelles sont les prochaines étapes pour toi?
Ma famille, j’ai une petite fille de 2 mois et demi et bien-sûr mon prochain film.

FABIEN DUFILS
Facebook:  Fabien Dufils
MAD STREET PICTURES
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