Figure emblématique du cinéma antillais, Jean-Claude Barny puise dans ses racines et ses convictions pour  construire un cinéma afro-caribéen. Avec Le Gang Des Antillais qui sortira dans les salles le 15 octobre prochain, il signe une nouvelle fois une œuvre qui atteste de l’authenticité de sa démarche.

Comment est née ta passion pour la réalisation?
Comme beaucoup d’entre nous, elle est née en se créant, enfant, un monde presque imaginaire en parallèle, où tu te réfugies quand autour de toi cela ne va pas. Tous les artistes créent cet univers parce que ce qui les entoure ne leur convient pas forcément. J’allais beaucoup au cinéma, je regardais les films de Kung Fu, les Westerns, les films italiens de la Nouvelle Vague, qui racontaient la vie sociale… J’ai trouvé cela assez magique, ce moyen de communication qui nous permettait d’être intégrés à quelque chose que quelqu’un avait décidé. C’est ce qui a été déterminant pour moi, l’image est devenue très vite un outil fascinatoire. J’ai eu envie de raconter à mon tour ce que j’avais à dire.

 
Ton premier souvenir d’une caméra dans la main?
C’est en tant que réalisateur que j’ai commencé à tenir une caméra. Je suis d’abord passé par la photo, à l’âge de 17/18 ans j’avais toujours un appareil dans les mains, ce qui est toujours le cas aujourd’hui. Mon ordinateur est rempli de photos, j’ai du mal à les effacer. Chaque instant pour moi est mémorisé, cristallisé.

 
Que ressens-tu derrière l’objectif?
Déjà, j’ai beaucoup de chance, je considère cela comme précieux. Sur mes plateaux, il y a toujours un mélange de rigueur et de bonne humeur, un côté “funky”. Il y a quelque chose de fluide, d’évident.

 

 

“Je n’ai jamais été abandonné, ni par les comédiens, ni par les producteurs”

 

 
Que ce soit avec Tropiques Amères, Rose et le soldat ou Le Gang des Antillais, tu portes toujours ton regard sur l’histoire antillaise. Dans quel but?
Tu te rends compte au bout de trois ou quatre films que tu travailles sur les mêmes sujets. Aujourd’hui, je peux me retourner et voir que mes films ont toujours cette thématique afro-caribéenne, beaucoup plus large que nos Antilles francophones. C’est une sorte de mouvement qui nous a entraînés dans l’Histoire et j’ai l’opportunité de faire des films là où il y a parfois déficience. Nous avons encore très peu de narration filmographique sur nous, il y a eu des documentaires, des livres, quelques belles pièces de théâtre. Sur Internet, il y a eu une vraie prise de conscience et ce média a été pris d’assaut, on trouve beaucoup de sites, d’informations sur les Afro-Caribéens.

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Par qui es-tu conseillé pour t’informer sur ces différentes périodes historiques?
J’ai la chance d’être entouré de vrais spécialistes, moi j’ai seulement des compétences de mise en scène. J’ai fait en sorte très tôt que les scénarios soient crédibles d’un point de vue historique, pour ne pas qu’ils puissent être contestés. En face, on ne nous fera pas de cadeaux si nous n’avons pas cette crédibilité.

 
Tu participes également à l’écriture des scénarios?
Au début, j’écrivais beaucoup plus que maintenant, il y a des gens dont c’est le métier. J’accompagne vraiment l’écriture, pour que cela soit comme j’en ai envie, pour tous mes films.

Le Gang des Antillais est un projet de longue date, qui a connu semble-t-il beaucoup d’obstacles à sa réalisation. Lesquels? Comment l’expliques-tu?
Ce film a été cherché alors que personne ne voulait nous le donner, je suis allé le chercher “au couteau”, avec les gens qui voulaient m’accompagner jusqu’au bout pour le faire. Je n’ai jamais été abandonné, ni par les comédiens, ni par les producteurs… Il avait une force en lui que je ne contrôlais plus. Il y a beaucoup de bons réalisateurs et de bons projets, mais il y a tellement d’obstacles, il faut pouvoir faire vivre sa famille… La difficulté a été de garder le côté innovant de ce projet, sa fraîcheur. Le sujet était tellement original qu’il est resté vivant, même si c’est une histoire qui se déroule dans les années 1970.

Pourquoi ton choix s’est-il porté sur cette histoire?
J’ai rencontré l’auteur, Loïc Léry, au moment où je venais de faire Neg’marron, c’était comme si j’avais rencontré un personnage historique, un monument. Il a fait quelque chose d’historiquement inconnu pour notre communauté et m’a donné ce qu’il fallait pour faire le film,  un personnage romanesque comme Robin des Bois, Mesrine, Guillaume Tell… Pour moi, Le Gang des Antillais c’est une légende. Quand j’ai travaillé sur La Haine, les gens sur le tournage savaient qu’ils étaient en train de faire quelque chose de fort. C’était la même chose pour nous. Notre conviction était sans faille.

 

 

“Je veux montrer ma communauté de la façon la plus authentique et la plus sociale possible”

 

 
Quels étaient tes critères pour le casting?
J’ai voulu choisir les meilleurs comédiens afro et pas seulement antillais pour incarner chaque personnage. Le Gang a dépassé les clivages communautaires. Aujourd’hui, notre énergie pour faire connaître notre histoire est de vampiriser les autres. On nous a envoyé l’image d’ailleurs, l’image des autres a envahi notre mental. Et bien faisons le contraire, envahissons les autres et donnons-leur notre vision.

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Ce n’est pas seulement une question d’origine mais aussi un ordre social. Un film comme La Haine est aussi engagé sur le thème des communautés que Neg’marron par exemple.
Exactement.

On retrouve Mathieu Kassovitz avec lequel tu avais déjà travaillé pour La Haine, qu’est-ce qui vous rapprochent, votre envie de traiter de sujets qui “dérangent”?
On se connaît depuis un bail et ce qui n’a pas changé, c’est que lorsqu’on s’est rencontrés on avait envie de participer à une construction de ce que pouvait être l’outil cinématographique, au service des idées qu’on avait. C’est comme une confrérie d’artisans, quand on construit sur quelque chose de complice, vingt ans après nous sommes toujours les mêmes dans le combat.  Ce n’est pas un style, c’est un combat que tu mènes au nom de tes convictions. C’est un peu la même chose que des hommes politiques qui font partie depuis quarante ans du même mouvement. Quand tu vas quelque part et que tu y crois, tes films ont tous cette verve-là.

 
Quelles sont tes convictions?
Elles sont humanistes et communautaires. Je viens d’une communauté qui a subi des traumatismes, a été piétinée, je fais partie de cette génération des banlieues qui était considérée comme “le paillasson des Français“ Les Antillais y étaient considérés ainsi, ils n’avaient pas fait leur Révolution comme les Algériens ou les Africains, mais ils n’étaient pas mieux logés qu’eux en venant de départements français, et pourtant, on se sentait supérieurs. Il fallait que je fasse des films qui remettent un peu de plomb dans la tête des gens, qui leur montrent ce qu’on est réellement, c’est cela mes valeurs. Je veux montrer ma communauté de la façon la plus authentique et la plus sociale possible.

 
Où as-tu grandi?
A Pointe-À-Pitre jusqu’à l’âge de 6 ans, puis dans le 95. J’ai été élevé par une mère très engagée politiquement qui m’a transmis cette passion. Elle faisait partie de cette génération d’Antillaises qui auraient pu défiler avec Martin Luther King, car très tôt elles ont lutté contre toutes les discriminations qu’elles pouvaient subir. Elle est partie au moment du BUNIDOM et s’est pris “une claque raciale”. Elle voulait élever ses enfants dans une sorte d’utilité.

 

 

“Mon univers est vraiment afro-caribéen, afro-maghrébin. C’est mon patrimoine, ma Terre…”

 

 

 
Y a-t-il des obstacles à la réalisation dans un climat social et politique de plus en plus sensible et tendu?
Aujourd’hui, ce qui est paradoxal c’est que nous sommes à un tournant. On se rend compte que la communauté afro est économiquement viable, elle consomme, elle crée une économie parallèle que beaucoup de sociétés veulent happer. Car à force d’être exclus, beaucoup d’Antillais ou d’Africains ont créé leur économie, je pense aux vêtements, aux produits capillaires… C’est l’idée de se prendre en main. Mais de plus en plus on essaie de les séduire, pour les remettre dans la consommation générale. Et il faudra être forts, en disant que l’on peut consommer,  mais en étant représenté avec valeur, en fabriquant sa propre image, en donnant une sincérité, une humanité à tout cela.
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Récemment le rappeur Snoop Dog s’est insurgé contre les films ou les séries sur l’esclavage aux Etats-Unis, prétextant qu’à force de regarder le passé, on ne se concentrait pas assez sur les problèmes du présent (violences policières, pauvreté…)Qu’en penses-tu?
L’histoire est simple. Ce qui a tué le cinéma africain, qu’il soit ivoirien, burkinabé…, c’est qu’il était produit par la France via le CNC. Les seuls films qui étaient produits étaient ceux qui racontaient le village. Ceux qui pouvaient contester la France coloniale ou le pouvoir en place n’étaient pas produits. De ce fait, toute une génération de réalisateurs talentueux n’a pas émergée car ils ne rentraient pas dans le format. On voulait un cinéma africain tribal, qui parlait de la polygamie… Effectivement il ne faut pas une concentration excessive sur  les seuls sujets historiques car d’autres sujets contemporains passeraient à l’as et méritent d’être traités. Je pense aux sujets abordés par Spike Lee qui ont fait résonance car l’Américain moyen pouvait tout de suite se sentir concerné.  Si l’on concentre effectivement tout sur l’esclavage, cela ne valide pas notre modernité. Mais certains ont compris que la demande est forte. Un film comme Creed par exemple nous aide à avancer dans l’inconscient, on a dit pendant longtemps que le Noir ne pouvait pas être un super héros… Le cinéma est une question de positionnement et d’angle de vue. Tu peux ne prendre qu’un seul point de vue ou en montrer plusieurs, tout dépend de ce que tu veux mettre en avant. Malheureusement, il n’y a pas la désinhibition suffisante pour le faire. On nous a induits en erreur sur le territoire caribéen, on nous a fabriqués et maintenant il faut “brûler” cette éducation qu’on nous a mise en tête pour repartir à zéro. C’est une prise de conscience, se rendre compte que la forme de pensée que tu as est néfaste pour ton évolution. C’est un travail qui n’est pas aidé par celui qui te contrôle, chaque jour tu vas faire deux pas en avant mais la télé va t’en faire faire quatre en arrière!!! Le cinéma c’est aussi reconsidérer et révéler le formatage que l’on a subi. Moi, il y a des films qui m’ont fait avancer, comprendre.

 
Le Gang des Antillais est basé sur un roman autobiographique et tu as aussi travaillé avec Patrick Chamoiseau. Es-tu un lecteur assidu de littérature antillaise?
Je lis beaucoup de livres qui font référence à la géopolitique, au combat humain. Mon univers est vraiment afro-caribéen, afro-maghrébin. C’est mon patrimoine, ma Terre, ce qui ne m’empêche pas de respecter les autres.  On a fait en sorte de nous séparer, les Martiniquais et les Guadeloupéens par exemple, on nous a empêché de commercer, de fusionner, pour ne pas nous révolter contre l’oppresseur. Pourquoi est-ce que l’on ne se sentirait pas les mêmes? Qu’est-ce que l’on a de plus que l’île d’en face? Ce sont des graines que l’on a semé dans notre esprit, nous diviser pour mieux régner.

Ton fils Timour a un rôle dans le film, comment a-t-il vécu cette expérience? Souhaiterait-il lui aussi travailler dans le cinéma?
Pour moi il était important de le faire intervenir dans le film pour la transmission. On prépare notre futur, on rattrape lentement notre retard et j’aimerai qu’il prenne de l’avance.
Intervention de Timour: C’est une expérience unique, cela faisait un moment que j’attendais cela. Mais je ne pense pas que j’irai démarcher pour travailler dans le cinéma.

 
Le film sort avec une Bande Originale inspiré du film. De quelle manière es-tu investi dans ce projet?
Une bande originale qui est magnifique. Tous les artistes ont vraiment composé pour le film. Il y a Saïk, Lino, Gato Da Bato, Bridjathing, Keros-N, Ben L’Oncle Soul avec Talib Kweli. C’est le même producteur BKS a.k.a. James Edjouma pour toute la musique, ce qui lui donne son unité. J’ai fait une liste de tous ceux que j’avais envie d’avoir, qui font déjà un travail conscient, pour mettre en avant leur talent.  Il n’y a pas de “business”, c’est dans l’énergie du film.

Tu t’occupes de la promotion en ce moment?
Je termine la bande-annonce et l’affiche. Une belle tournée se prépare car le film a été demandé par la diaspora africaine de Montréal, New York, d’Afrique du Sud… Nous devons nous étendre et ne pas simplement rester dans le “lokal”.

JEAN-CLAUDE BARNY
Facebook:  Jean-Claude Barny

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