De ses débuts dans la photographie et le graphisme à son épanouissement dans la réalisation, Leïla a participé à la grande Histoire du Rap français. Toujours avec passion et un œil singulier, elle compose l’image d’une génération riche de sa mixité.

Comment es-tu venue à t’intéresser à l’image?
Ma mère travaillait beaucoup et a eu l’intelligence de m’inscrire, ainsi que mon frère et ma sœur, à de nombreux cours après l’école. J’ai fait de la musique, de la danse, des claquettes, du dessin. Ma grand-mère m’amenait souvent au musée, voir beaucoup d’expositions. Elle-même dessinait aussi. C’est comme cela que je me suis intéressée à l’image.

Tu es diplômée de l’école Penninghem, une référence dans le domaine des Arts Graphiques, qu’as-tu appris dans cette école?
Déjà, j’ai appris à avoir confiance en moi. J’ai fait toute ma scolarité dans de très bons établissements du quartier latin, où à l’époque, il y avait très peu de métissage. Je me suis confortée au dernier rang, j’ai grandi dans la contradiction en affirmant de cette manière ma différence. Avec le recul, ce n’était pas la meilleure chose à faire, j’ai perdu du temps. En arrivant à l’école Penninghen, ayant des facilités pour le dessin, les enseignants et les élèves m’ont renvoyé une très bonne image de moi-même, et cela a été un vrai basculement. J’ai appris à être plus précise dans ce que je voulais faire passer comme idées à travers l’image.

Quel a été ton parcours artistique jusqu’à la réalisation?
C’est un parcours de passionnée. J’ai eu la chance de découvrir les pratiques artistiques très jeune. Je suis tombée dans la danse à l’âge de 8 ans, ma professeure était franco-américaine et nous passait les premiers sons Hip-Hop, le WuTang etc. C’est par le biais du milieu Hip Hop que j’ai rencontré David Dancre qui a lancé le magazine Track List, j’étais encore à l’école et il m’a demandé de travailler comme photographe et graphiste. Je réunissais deux de mes passions, le son et l’image. Nous parcourions la ville, les quartiers, les concerts, nous rencontrions beaucoup d’artistes. Il y avait à l’époque dans notre équipe Noé Two, Obsen (Charles Eloidin), et d’autres personnalités brillantes. Cela a été une période très importante pour moi. La base de tout ce que j’ai développé par la suite.

 

 

“ Quand on réalise un clip, il y a déjà un morceau et un artiste qui transmet une intention.”

 

 

 

Tu travaillais beaucoup sur de l’image fixe, comme “photographiste”, comment s’est faite la transition vers l’audiovisuel?
Après Track List, j’ai travaillé pour The  Source. Les Américains nous ont contactés car ils voulaient développer le magazine en France, puisque la scène Hip Hop était déjà très importante. Dans le Hip Hop, il y a le son, l’image, la danse, et la danse c’est le mouvement. J’ai endossé le titre très prestigieux de Directrice Artistique, incluant beaucoup de responsabilités. J’ai dû apprendre à déléguer, c’était déjà un glissement vers la réalisation car il faut savoir travailler avec les équipes et faire converger les énergies. J’étais présente sur les séances photos mais juste en étant un œil qui repère, les meilleurs décors, les meilleures scènes… J’ai fait un petit break lorsque je suis devenue maman, j’ai eu deux enfants. Un jour, Kery James est venu vers moi car il avait besoin de faire un teeshirt. Cela s’est tellement bien passé qu’il m’a ensuite demandé de réaliser son clip. J’ai saisi l’opportunité et j’ai donné le maximum. C’était parti, j’avais attrapé le virus des plateaux. C’est un travail très prenant, mais à l’arrivée, c’est une trace que je laisse et qui me permet d’être engagée dans un milieu que j’apprécie énormément.

img_2384
Ton premier souvenir d’une caméra dans la main ? Que ressens-tu derrière l’objectif ?
J’ai appris à travailler “à l’ancienne”, aujourd’hui il existe beaucoup de réalisateurs orchestre qui sont en mesure de faire leur lumière, de cadrer, de monter, de faire les effets spéciaux. Le vrai souvenir, ce n’est pas lorsque j’ai tenu une caméra mais lorsque j’ai pris du plaisir à parler à mon chef opérateur (celui qui fait la lumière et tient parfois la caméra), à discuter avec les machinos, les électros, l’équipe beauté, les stylistes. C’est cet aspect que j’apprécie le plus, travailler avec une équipe et leur donner une place pour ensuite tous converger dans la même direction. Quand on réalise un clip, il y a déjà un morceau et un artiste qui transmet une intention. C’est assez chorale, c’est une aventure de groupe et non personnelle.

Le premier clip que tu as réalisé était pour Kery James?
J’ai coréalisé mon premier clip avec Chris Macari, qui fait partie des personnes qui m’ont permis de mettre le pied à l’étrier, c’était Le Combat Continue Part III. Puis j’ai coréalisé Banlieusards avec Gaël Cabouat (Fulldawa) qui m’a appris beaucoup sur le découpage.

 
Tu baignes aujourd’hui dans le domaine musical, quels sont les artistes avec lesquels tu apprécies travailler?
Avec Kery James on a un lien artistique particulier. J’ai aussi eu la chance de travailler avec Lino. J’adore son tempérament, sa liberté, son côté “rue”. A partir du moment où l’artiste me laisse une marge de manœuvre, je suis bien. C’est ce que je recherche dans mon métier. Un clip, cela va vite, tes idées sont rapidement mises en forme. Même si l’artiste n’est pas commode, cela me demande une gymnastique, j’essaie de décrypter son univers, ses envies.

Tu travailles également avec les LEJ, cela fait-il une différence de travailler avec un groupe féminin?
Ce que j’aime chez Lucie, Élisa et Juliette, c’est que je me retrouve en elles, je retrouve une énergie. J’aime leur naturel. Elles ont des goûts déjà bien affirmés, ce ne sont pas des produits. On a le vecteur Hip Hop en commun. Je ne les vois pas comme des filles, tout comme lorsque je travaille avec des hommes, je les vois comme des alter ego.

 

 

“Avoir des gens autour de toi qui te comprennent, c’est très précieux…”

 

 

 
Que cherches-tu à apporter à tous ces artistes en terme d’image?
Déjà, lorsque je réalise un clip, je me mets une grosse pression. Cela peut aussi exaspérer les gens avec qui je travaille, je suis toujours passionnée, j’y mets beaucoup de sentiments. C’est un exercice de style compliqué avec de grandes ambitions et souvent des budgets serrés. Je le vois toujours comme un test, un exercice pour apprendre. J’apporte un regard féminin, parfois presque maternel. J’apporte aussi un regard de métisse. Ma technique, mon savoir et surtout mes équipes. Avoir des gens autour de toi qui te comprennent, avec lesquels tu es connectée, c’est très précieux et cela met du temps à se construire.

gads6wiigrm_-pv1ylp_gbt7nq2xsdlytgheeg0wius
Tu interviens aussi sur les concerts, les tournées, quel est ton rôle dans ces moments-là?
Je m’occupe de la scénographie, avec Kery James pour lequel je suis Directrice Artistique, on a fait le Zénith et Bercy ensemble. C’est comme un tournage mais en live, tu ne peux pas te louper. C’est extrêmement palpitant, cela allie le son, la lumière, le mouvement.

Quels sont les atouts d’un bon clip selon toi?
Il doit mettre en avant le morceau et apporter un autre niveau de lecture, même si ce n’est pas évident de le faire à chaque fois. Proposer des choses différentes, faire passer une émotion.

Un très beau clip peut-il faire le succès d’un morceau “très moyen” musicalement?
Je ne me permettrai pas de critiquer les artistes ou les autres. A notre époque tout va très vite sur les réseaux, tout se consomme et se consume tellement rapidement. Bien évidemment, un très bon clip peut hisser un morceau très moyen. Par exemple le clip de Gangnam Style a obtenu des milliards de vues, alors que la musique coréenne n’intéresse pas le monde entier. Selon moi c’est l’univers du clip qui a beaucoup participé à son succès.

Y a-t-il des obstacles à la réalisation dans un climat social et politique de plus en plus sensible et tendu?
Dans le dernier clip que j’ai fait pour Kery, Racailles, il y a des séquences de torture. Cela faisait longtemps que je voulais m’atteler à l’exercice. On s’était dit que cela ne passerait jamais à la télé et qu’on n’allait pas s’autocensurer, on nous a finalement demandé de faire des encodages par la suite pour la télévision. Parfois, on se met des barrières mais grâce au Net, tout devient possible.

 

 

“Le Hip Hop est comme un tuteur pour moi… ”

 

 

 
Ta carrière professionnelle est jalonnée d’actes citoyens engagés, te considères tu comme une militante? Quelles sont tes convictions?
J’ai tellement d’estime pour le mot militant que j’ai du mal à me définir comme telle. Pour moi, un militant c’est une personne qui s’engage au péril de sa vie parfois. A mon niveau, je fais ce que je peux mais je ne suis pas une activiste. Je suis engagée, mais avec le temps et le poids des responsabilités, je manque de temps. Je suis vraiment engagée sur toutes les questions d’immigration, j’aimerais que la France reconnaisse la force qu’elle a d’avoir une jeunesse et un pays aussi riche de ses différences et ce n’est pas du tout le cas. Kery le dit à sa façon lorsqu’il parle de l’ingérence dans les quartiers. Moi, Française métisse, j’ai vécu le racisme dans le regard des autres. J’aimerais que les jeunes et les moins jeunes dans ma situation puissent enfin se sentir chez eux. Ce sont ces motivations qui nous ont amenés à créer Devoir de mémoire, trouver des raisons et des solutions solides pour qu’on ne soit plus considérés comme des citoyens de seconde zone.

22344_301685728577_682533577_3527608_7515317_n
On t’a également sollicitée pour jouer un rôle au sein de la future “Maison du Hip Hop” à Paris, est-ce que c’est une partie intégrante de ton identité dont tu ne peux te détacher?
J’ai été contactée pour être membre qualifié au sein du conseil d’administration du centre culturel La Place, dans les Halles, sous la nouvelle Canopée ; il y a 1400 mètres carrés dédiés au Hip Hop. C’est vraiment une fierté et un bonheur incommensurables. Qu’ils viennent jusqu’à moi alors qu’il y a beaucoup de personnes en France qui travaillent à cette culture, cela m’a vraiment touchée. C’est Agnès B. qui en est la Présidente. C’est un centre culturel avec beaucoup de projets et qui va rayonner, je l’espère. Le Hip Hop est comme un tuteur pour moi, j’étais un peu comme une plante folle qui poussait dans tous les sens, cette passion m’a guidée et m’a permis d’avancer.

Dans quels autres univers puises-tu ta créativité?
Beaucoup dans l’art, cela me vient de ma grand-mère et de mes études. Dans le cinéma aussi, même lorsqu’on est fatigué on peut toujours regarder un film et apprendre.

 
Tes deux enfants ont déjà été figurants dans plusieurs clips que tu as réalisés, ils sont entourés d’artistes… Quel regard portent-ils sur ce milieu, ton travail?
Ils ont souvent été figurants par la force des choses, lorsqu’il fallait que je les amène sur les tournages. Ils sont fiers de moi j’espère, et dans ces moments-là ils comprennent aussi pourquoi leur mère fait parfois des nuits blanches!

Dans quel domaine te sens-tu le plus à l’aise?
Je suis vraiment bien et je m’oublie complètement quand je danse sur du gros son.

 
Quelles sont tes activités aujourd’hui? Es- tu totalement consacrée à la réalisation ou travailles-tu sur d’autres projets?
Je continue à évoluer dans mon métier. J’ai à peu près travaillé pour tous les artistes Hip Hop qui me faisaient rêver. Dernièrement, j’ai réalisé le clip de Squat qui était l’un des leader du groupe d’Assassin, à 18 ans je rêvais déjà de travailler avec lui. J’aimerai faire de la fiction, du cinéma, j’ai plusieurs projets de long-métrage dont un écrit par Kery James. Si j’y arrive, je franchirais une étape importante.

LEILA SY
Facebook:  Lala Sy

2014-02-05-10-09-32

Partager cet article.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.