Auteur de Writers, le premier documentaire sur le graffiti dont il est issu, Marc-Aurèle aborde sans tabou les thèmes qui lui sont chers. Il prépare aujourd’hui la sortie de son premier long métrage, Star.

C’est avec le graffiti que tu as d’abord approché l’image, comment es-tu passé à la réalisation?
Après ma période de “Compet”, je suis rentré en école d’architecture. J’habitais encore chez mon père, j’avais le luxe de ne pas avoir à travailler tout de suite et il fallait que je m’occupe. Cela n’a pas duré longtemps car j’ai perdu mon père deux ans plus tard et j’ai dû me mettre à bosser. J’avais 20 ans et je me suis retrouvé tout seul du jour au lendemain. J’ai donc appris le montage car je m’y intéressais déjà, j’ai fait ça pendant toutes mes études pour pouvoir payer mon loyer. Dans le montage et dans le cinéma, je retrouvais avec beaucoup de naïveté à l’époque, une sorte de liberté qui pour moi était comparable à celle du graffiti. Cela me semblait une entreprise beaucoup moins importante de faire un film que de construire un immeuble. En réalité, je me suis un peu fourvoyé là-dedans. En découvrant le film documentaire, je suis retombé sur mes pattes car c’est une économie de film qui est très modeste. J’ai toujours eu une mentalité très indépendante et du coup, j’ai pu faire les films que j’avais envie de faire sans avoir l’aval de personne. Pour parler honnêtement, je ne suis pas un cinéphile, j’aurais presque préféré faire de la musique, mais comme tous mes potes avaient un sampler ou une MPC et que je ne suis pas le genre à acheter le même genre de blouson que toi, j’ai préféré partir sur une piste peu fréquentée par les gens de mon milieu. C’était ma petite posture un peu précieuse de l’underground”, pour ne pas faire comme tout le monde.

 

 

“En réalité, c’est un métier beaucoup plus dur à approcher que l’on croit…”

 

 

 

Tu avais déjà un entourage bien marqué par cette culture, les GT, l’équipe de Wrung, Profecy, Armen…
Il y a bien plus de personnes qui sont parties du Graffiti pour atterrir dans la musique ou le graphisme que dans l’audiovisuel. Il y a effectivement beaucoup de photographes, comme Armen. J’arrivais sur une terre où il n’y avait pas énormément d’amis. Cela a un côté inconfortable parce que tu avances tout seul, alors qu’en bande il y a l’esprit de compétition qui t’anime, t’enrichit, permet de se serrer les coudes et te pousse tous les jours. J’avais l’impression de garder une forme d’originalité. Longtemps je n’ai pas aimé le cinéma, détestant le milieu, ses acteurs, une aristocratie moderne selon moi au sein de laquelle il n’y a que des “fils de”, il n’y a pas de milieu où il y en a plus que dans le cinéma, bien que beaucoup de raisons peuvent l’expliquer. En réalité, c’est un métier beaucoup plus dur à approcher que l’on croit, avec de nombreux paramètres à maîtriser. Sans vouloir catégoriser les disciplines artistiques, ce n’est pas la même production quand tu réfléchis au fait qu’une heure trente d’images, de dialogue et une bonne quarantaine de minutes de musique, cela demande un peu plus de travail que de réunir un groupe de musiciens en studio pour faire douze morceaux et sortir un premier album. La musique est plus accessible que le cinéma. Le métier de monteur qui me permettait de survivre me faisait composer avec les images, les musiques etc… Je ne dis jamais que je suis réalisateur, je fais des films, je les écris, je les produis, je les tourne, je les monte. Quand j’ai commencé cette entreprise il y a 15 ans avec Writers, c’était le début de la DV, la possibilité d’acquérir ta caméra et de faire de la vidéo. Auparavant et quand j’ai commencé le montage, il fallait toucher sa bille en informatique pour que cela marche.
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Writers, ton documentaire sur le Graffiti est devenu aujourd’hui une référence sur le sujet. Quel regard portes-tu sur cette œuvre avec du recul?
Antifa a fait un buzz à l’international beaucoup plus important que Writers. Il a été traduit sur Youtube en douze langues, cela n’a jamais été le cas de Writers. J’ai reçu des mails du Chili, de la Colombie, de toute l’Amérique du Nord, de la Pologne, de la Russie,  de tous les rockeurs antifascistes et anarcho-alter-mondialistes du monde entier. Pour Writers, j’étais face au milieu du Graffiti. Même si ses représentants ont apprécié le film, ils mettent six ans à te le dire car dans le Graffiti, nous avons tous des egos surdimensionnés. Disons qu’à 80%, les gens ont adoré le film. Les 20% restant ont su se faire entendre et pointer le personnage qui manquait dans le documentaire.

Des jugements négatifs qui viennent en général de personnes qui ne font rien…
Bien sûr. Et ma réponse a été que je n’étais pas là pour réaliser l’annuaire des taggeurs!

Il s’agit là du retour des artistes, quel a été celui des professionnels?
Les choses se sont faites en deux temps. Writers m’a permis de me mettre en place comme réalisateur de film documentaire. Les gens de l’audiovisuel ont apprécié le film. Mais dans sa forme narrative, je n’ai vraiment pas respecté la tradition du documentaire, dans le sens où je n’avais pas de recul; j’étais à 100% avec les personnages, je défendais cette culture. Souvent des gens parlent de choses qu’ils ne connaissent pas et ça ne m’intéresse pas de les entendre en parler. Pour la petite anecdote, un de mes amis qui voulait devenir écrivain a un jour rencontré James Elroy qui faisait une séance de dédicace et lui a demandé quel conseil il donnerait à un jeune. Il lui a répondu, je n’en ai qu’un seul : “Write what you know”. Et c’est le meilleur conseil que l’on m’ait donné dans la vie. Writers m’a fait connaître, il y avait aussi Vincent Cassel dans le film. Par la suite, quand j’ai fait Antifa, on m’a demandé pourquoi je n’avais pas donné la parole aux fachistes, c’était comme s’il n’ y avait qu’une thèse dans ma dissertation. Je leur ai répondu que l’antithèse, on en avait rien à faire. Il y avait déjà eu des tonnes de films sur les skinheads et jamais un seul sur ceux qui leur font face. Je n’ai pas envie de défendre les fachos. C’est après Antifa que Arte et Programme 33 sont venus vers moi et que j’ai réalisé Black Music, mon premier film pour l’antenne.

 

 

“Ceux qui sont un peu libres aujourd’hui sont ceux qui rejettent la société de consommation”

 

 
Tu as réalisé quelques clips comme Hardcore pour Ideal J dans sa version non censurée, tout en sachant qu’il n’allait pas être diffusé. Pourquoi ce choix?
Pour être honnête, sur ce clip de Kery j’ai surtout fait un gros travail d’archives mais l’idée venait de Brian, “Oeno”. Il avait envie de faire un clip tout en archives, il savait que j’avais beaucoup de vidéos et d’accès par des amis un peu plus dingues.  Et il faut savoir que lorsque nous avons présenté la première version du clip chez Arsenal, ils ont eux-mêmes autocensurés certains passages. Je l’ai fait parce que j’aimais vraiment beaucoup le travail de Kery James et que je considère Brian comme un frère.

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Pourquoi as-tu créé Résistance film?
Je vais citer Deleuze (philosophe français 1925-1995, ndlr): “Créer est un acte de résistance”. Quand tu crées en général, tu prends une position par rapport à la norme et de ce fait tu résistes. L’art est une belle arme, intéressante à manier. Il ne fait pas de mal aux gens et ils ne sont pas obligés d’y accéder. Si tu n’aimes pas un musicien, tu peux changer de morceaux ou de radio. Il y a là le respect de la liberté de l’autre.

 
Te considères-tu comme engagé dans un combat?
Plus maintenant. Peut être que j’y retournerais. Cela fait un petit moment que je traverse une période de doute politique et humaine. Fondamentalement, je trouve que tout est gris. Avant, j’étais dans le blanc et noir, très tranché… Mais quand tu avances dans la vie et que tu commences à connaître les personnes de différents bords, tu te rends compte qu’il y en a qui tiennent des discours mais vivent toute autre chose, et même le contraire. Je pense que c’est lié à la période à laquelle nous vivons. A une autre époque, on avait la possibilité d’avoir une influence sur nos sociétés, j’ai l’impression que ce n’est plus le cas. C’est dramatique, mais si tu vis dans le monde occidental et que tu as l’impression que tu appartiens à un pays ou à une territorialité, tu te trompes, tu appartiens à une banque. Les combats sont durs à mener. Je déteste les théories du complot, il n’y a pas de société secrète, juste depuis la nuit des temps des rois, des reines, des empereurs, des tyrans qui ont des fils et des filles avec de l’argent, des gens qui n’en ont pas, de bons ou de mauvais guerriers… Aujourd’hui, tout ces pouvoirs sont balayés par un système financier qui n’est pas du tout caché, tu peux tout savoir, et nous sommes tous dirigés par ce truc-là. Ceux qui sont un peu libres aujourd’hui sont ceux qui rejettent la société de consommation. Les clivages gauche/droite, ça n’existe plus, tout comme les clivages de couleur. Il suffit de donner de l’argent à quelqu’un, il va vite ressembler à ceux qu’il détestait auparavant.

Y a-t-il des obstacles à la réalisation dans un climat social et politique de plus en plus sensible et tendu?
Oui, il n’y a que des obstacles mais qui ne peuvent que devenir des forces. C’est “l’attitude punk”: on te dit que tu ne sais pas jouer de la guitare mais ce n’est pas grave, parce que tu vas faire un meilleur spectacle que celui qui sait en jouer et qui ennuie toute la salle. Si je fais quelque chose que je n’ai pas le droit de faire, tout le monde va trouver ça génial. On a aussi besoin d’électrons libres pour braver les interdits afin d’avoir l’impression qu’on est libre. C’est pour cela qu’on apprécie les rebelles, les gangsters, ce sont les hommes libres des temps modernes. Tu ne peux plus monter sur un galion et partir de l’autre coté d’un océan pour essayer de trouver une nouvelle terre. Les jeunes, leurs aventures, ils les inventent sur leur territoire, à l’intérieur de leur ville en général. C’est un terrain de rébellion sur lequel tu peux bouger un petit peu des blocs censés être figés, ce qui change l’image et redonne de l’intérêt.

Que ressens-tu derrière l’objectif?
Quand je suis derrière, je suis fou un peu (rires) ! Je crie, je suis Jean-Pierre Mocky.  Si tu questionnes des membres de l’équipe ils te diront qu’ils m’ont surnommé “Il Duce” qui était le surnom de Mussolini. Je ne pense pas trop à la caméra, je pense plutôt à la préparation avec mon chef opérateur de la séquence. Ce qui m’intéresse, ce sont les gens avec qui je suis en train de créer le moment. Quand je fais des films documentaires, je suis en demande de la parole et du témoignage des gens que je vais voir, j’ai de longues discussions avec les personnes, pour bien comprendre leur état d’esprit et me remettre dans leur perspective historique, ne pas faire d’erreurs de compréhension et être précis dans mon interview. Pour une fiction, tu cherches à capter une émotion et à faire que les comédiens arrivent à créer ce moment magique.

 

 

“Je voulais faire voir que le Graffiti est rempli de paradoxes.”

 

 

 
Comment choisis-tu et élabores-tu tes sujets?
Récemment, j’ai fonctionné à la commande pour un film que l’on m’a proposé, pour tous les autres c’est moi qui ai proposé les idées. En octobre dernier, j’ai sorti un film pour Arte, ce sont eux qui m’on sollicité, je n’en suis pas l’auteur. Il y avait un certain nombre de choses, de personnages à l’intérieur qui me plaisaient et puis j’avais aussi besoin de travailler. Le film en l’occurrence s’appelle Cheveux en bataille et traite de la rébellion par la coupe de cheveux. De la banane de rocker à aujourd’hui, toutes les coupes qui ont permis de porter des courants, l’afro, la crête, les dreadlocks…

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Star qui sort prochainement raconte l’histoire d’un jeune qui s’initie au Graffiti. Tu n’arrives pas à te détacher de ce milieu?
Le film devrait sortir début novembre. J’avais écrit beaucoup de sujets de fictions mais celui-ci,  je le trimbalais depuis très longtemps, avant Writers pratiquement. J’avais plutôt vocation à faire de la fiction sauf que je me suis heurté à une difficulté économique importante et à l’époque, les fictions, ce n’était pas encore évident au niveau technique. Même au niveau de mon écriture, je n’étais pas prêt et je le sentais. J’ai d’abord raconté la vraie histoire du graffiti dans ma ville avec Writers. Star est un projet que j’écris, réécris, encore et encore depuis douze ans et récemment en approchant de la quarantaine. Cela me semblait intéressant de me servir de mon documentaire comme bagage et de faire un film plus proche de la réalité que tous les films qui étaient sortis auparavant sur le graffiti (ex: Bomb the system, Quality of life,  Wall Train, Moebus 17 – 4 films fictions sur le Graffiti). Je trouvais dans chacun  de bonnes idées mais par rapport au graffiti, on n’y était pas. Pour ramener une sorte de vérité, il fallait que les scènes de graffiti soient réelles. Je voulais mettre en action de vrais graffeurs sur le modèle de Kids (Larry Clark), il a attrapé toute la bande de skateurs de Washington Square, les a “casté” pour voir avec qui ça marchait en terme de comédie, a monté son équipe et réalisé son film. C’est un de mes films préférés. Je voulais vraiment recréer ce truc-là et je me suis jeté.

Tu disais que suite à Writers, tu as essuyé de mauvaises critiques de certains. Dans Star, on sent une volonté de marquer des positions qui font encore débat au sein de la communauté Graffiti.
Je voulais faire voir que le Graffiti est rempli de paradoxes. Tu marques ton nom partout, tu fais de la pub en étant illégal à mort pour au final rentrer dans le système. Star est autobiographique, le coté vandale, arrestation, je l’ai vécu. La partie artistique, je ne l’ai pas vécue parce que ça ne m’a pas intéressé. Je n’aime pas les toiles et je le fait un peu dire à mon personnage : “oui, ça fait vieillot comme truc, je ne veux pas faire ça”. Même si il respecte les autres personnages du film qui sont ses aînés, leur transition vers le monde de l’art avec ce médium. C’est tout ça le Graffiti. Le point qui me semblait relativement important à soulever, c’est que le Graffiti représente une lutte avec toi-même, avec la ville, parfois même avec d’autres graffeurs mais au final, il y a toujours un état d’esprit rigolard, qui passe par-dessus les problèmes et les embrouilles.

Quelles sont tes références en réalisation? Tes inspirations?
J’adore le travail de Larry Clarck. A la base, je préfère des réalisateurs tel que Sam Peckinpah, des trucs plutôt violents issus des sixties. Avec le temps, j’ai aussi apprécié des réalisateurs que plus jeune, je pensais réservés à des intellos. Je pense à Truffaut, Godard, en redécouvrant leur travail et si tu replaces leur discours dans leur époque, ils n’ont pas fait des films pour les mecs qui les ont défendus 25 ans plus tard mais pour des personnes comme nous. Dans le cinéma, il y a des réalisateurs mis sous cloche parce qu’ils sont devenus cultes et portés par des intellos alors qu’ils s’adressent au peuple. Il y a ce coté très précieux d’intellectualisation de tout, ce qui dans la critique peut être intéressant mais aussi sans intérêt. On est en France, le pays de Diderot, qui était un grand critique et tous les Français pensent être Diderot, sauf que ce n’est pas vrai.

Les prochaines étapes?
Continuer à faire des films.  Avec Star, j’ai tenté une confrontation entre l’art moderne et l’art classique. Pour moi, Michel-Ange et son école étaient des taggueurs. J’ai voulu donné une dimension internationale au projet en le portant jusqu’en Italie. Dans le Graffiti, nous sommes vraiment les premiers à avoir franchi les frontières, à être hyper connectés, nous avons beaucoup voyagé. Ce que j’ai toujours aimé dans le Graffiti, c’est que tu vois d’abord le nom d’une personne, peu importe ensuite si tu la rencontres et si tu vas l’apprécier. Un trait est une production artistique live qui ne ment pas.

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