Vainqueur de Ninja Warrior cet été,  Valentin Dubois est un disciple du Parkour, cet entraînement que les Yamakasi ont  popularisé, mais dont les origines sont plus lointaines. Altruisme et maîtrise de soi constituent les bases de sa philosophie.

D’où vient le Parkour?
Pour faire simple, le Parkour est un dérivé du parcours du combattant que l’armée utilise pour former ses soldats. C’est un parcours inspiré de la méthode d’entraînement naturelle de Georges Hebert, un officier de la Marine française très actif pendant la première guerre mondiale. A travers ses voyages il a pu rencontrer des populations locales capables, avec la seule gymnastique, d’exister dans la nature. A partir de là,  il a élaboré des méthodes en décortiquant tous les éléments principaux liés aux activités du corps humain en milieu naturel. Grimper, tirer, courir, sauter, nager, soulever, pousser etc… Progressivement, il a développé une vraie manière d’entraîner les gens: le “parcours du combattant”. Dans les années 90, Raymond Belle qui était enfant de troupe au Vietnam est venu vivre en France et s’entraînait à ce parcours. C’était un des entraînements très difficiles qu’il subissait au Vietnam, ce qui lui a permis d’intégrer les pompiers dans la Brigade de Paris. Et c’est son fils David Belle, qui voyait son père s’entraîner, qui a commencé à reproduire cela dans la rue avec ses amis, cela a donné naissance à ce que l’on connaît aujourd’hui: une forme dérivée du parcours du combattant mise au service de la ville et dans un cadre plutôt loisir,  car il n’est en aucun cas question de sauver quelqu’un comme le faisaient les pompiers ou de fuir une situation dangereuse comme en temps de guerre. C’étaient juste des amis qui, dans la banlieue Sud de Paris, s’entraînaient et éprouvaient leur limite.

 

“Il ne faut pas oublier Jackie Chan qui a été un vrai précurseur dans les années 80…”

 

Des défis du type: est-ce que tu peux soulever cette voiture? Combien de pompes est-ce que tu peux faire? Des tas de challenges différents… Et petit à petit, ils ont vraiment progressé et les médias ont commencé à en parler avec les Yamakasi. David Belle et les Yamakasi étaient tous des amis, mais  se sont séparés par la suite. Le film est sorti en 2001 avec ces types de banlieue qui sautaient partout, qui grimpaient, il y a eu aussi Banlieue 13 où l’on voyait David Belle faire des courses poursuites de fou dans des immeubles, sauter d’un immeuble à un autre. Les gens ont tout de suite été attirés par la discipline et cela a explosé sur le net. Il ne faut pas oublier Jackie Chan qui a été un vrai précurseur dans les années 80,  il faisait déjà du Parkour même si on appelait ça des cascades. J’ai passé beaucoup de temps à chercher et regarder des documentaires, pour essayer de comprendre la discipline. Certaines personnes parlent aussi de Freerun. Il faut essayer de trouver une vérité dans tout cela et au final, le Parkour, c’est juste bouger dans un environnement avec des obstacles. Pour moi c’est une méthode d’entraînement pour bouger ton corps avec des obstacles d’ordres architecturaux, ou bien naturels.

C’est d’abord né pour des territoires en campagne et ensuite cela a été adapté à l’urbain.
Evry et Lys sont les villes où le Parkour est né. C’étaient des villes nouvelles qui ont été construites en moins de 5 ans sur des champs de blé. Ils ont créé des complexes assez dingues, avec des rampes d’escalier, des plateformes, des petites barrières, tout avait vocation à être utilisé pour ça.

Les candidats lors des épreuves.

Depuis quand pratiques-tu? Est-ce que tu pratiquais un sport avant?
C’est un peu difficile à dire car tous les enfants aiment escalader, grimper et ayant grandi à la Réunion, j’ai toujours grimpé et escaladé partout. Je faisais du skateboard, je grimpais pour chercher des spots donc le Parkour était déjà là. Mais c’est entre 2007 et 2008 que je me suis dit “ok, je m’entraîne à faire du Parkour”. Avec un pote qui s’appelait Philippe, on sautait partout sans vraiment savoir ce que l’on faisait, on avait vu des vidéos et on trouvait ça cool. J’ai ensuite rencontré trois types qui s’appelaient Axel, Kevin et Ousmane et qui étaient vraiment en avance sur le Parkour à La Réunion. On les a rencontrés à la plage de Boucan Canot, ils étaient très forts, physiquement affutés. Il s’est avéré qu’au moment de cette rencontre mon ami Philippe est parti en France et je me suis retrouvé avec eux. Ils m’ont pris sous leurs ailes, comme un élève, car ils étaient plus âgés que moi. C’était entre 2008 et 2009.

Tu as passé toute ta jeunesse à la Réunion?
Non. Jusqu’à l’âge de 7 ans,  j’étais en banlieue parisienne dans le 77 et ensuite ma mère qui était CPE a été mutée dans un lycée professionnel à la Réunion en 2000. C’était vraiment idéal car nous étions en logement de fonction et je pouvais m’entraîner dans le lycée qui était un grand terrain de jeu, juste pour moi.  J’ai quitté la Réunion après le lycée en 2009.

 

“Comme il vient de l’armée, le Parkour est chargé d’un passé martial lié au service de l’autre”

 

 

Pourquoi être retourné dans l’hexagone?
Je venais de passer mon baccalauréat et j’avais un peu le sentiment d’être étouffé, c’est une île, tu vois tout le temps les mêmes personnes. J’en avais assez du lycée et des jeux de popularité. J’ai eu de la chance car j’ai un oncle qui était prof dans une école aux Etats-Unis a pu me trouver une famille d’accueil, ce qui m’a permis de passer un an là-bas après mon bac pour apprendre l’anglais. C’était à Washington DC. J’ai donc pu voir comment le Parkour se passait là-bas. Ensuite,  je suis allé aux Beaux-Arts, parce que je faisais aussi du graff, de la vidéo avec le Parkour. Il y avait tout un aspect de création qui était lié à ce que je faisais. J’ai donc passé un peu de temps à Paris puis à Lyon où j’ai passé mon Diplôme National d’Arts Plastiques équivalent à la Licence à l’école des Beaux-Arts de Lyon. Les Beaux-Arts sont aussi une école de la vie, en tant qu’artiste tu es une sorte de réceptacle à l’univers, tu étudies autant la science que la philosophie, tu choisis ce qui t’intéresse et par rapport à ton histoire, tu vas te créer une pratique.  Certains ne faisaient que de la peinture et d’autres tout, au sein de la même classe. C’est un lieu un peu fou…

Les candidats lors des épreuves.

Est-ce que tu t’imagines toujours en mode “Parkour” lorsque tu es dans une ville (ou ailleurs)?
Au début oui. J’étais un peu fou. C’était un nouveau monde. C’est très lié à la matrice du film Matrix. Quand Néo commence à comprendre qu’il est dans un système fermé, mais qu’il y a d’autres portes. Maintenant, je ne m’en rends plus compte, c’est toujours là mais c’est devenu instinctif.

 
Quel type de terrain ou d’obstacles recherches-tu?
Je n’ai pas vraiment de terrain prédéfinis. J’évolue vraiment au fil du temps. Cela est comparable à une relation amoureuse, au début c’est la passion, mais au fil du temps c’est plus une discipline dans laquelle tu t’engages, avec des projets. Dans le Parkour maintenant, c’est beaucoup plus dirigé vers des objectifs précis. Tu cherches tes failles, là où tu veux progresser. Moi, j’évolue plus dans les environnements urbains, des villes nouvelles, des blocs de béton avec des barrières. Beaucoup aiment être dans la nature, aller à Fontainebleau. Je n’ai jamais été trop porté vers le milieu naturel. Parmi les villes, j’aime beaucoup Evry où j’ai eu la chance de devenir proche des élèves des Yamakasi, je passe beaucoup de temps avec eux. Ils ont une approche très philosophique de leur pratique.

 
Quelle en est la philosophie?
Comme il vient de l’armée, le Parkour est chargé d’un passé martial lié au service de l’autre. Quand tu es soldat, tu te bats pour quelque chose, quand tu es pompier tu sauves des vies. Il y a donc toute une dimension de respect, du respect de l’environnement, faire attention aux passants, rester courtois, de respect à l’égard de son corps. Georges Hebert disait : “Être et durer”. Être fou, sauter, courir, être à 100% mais aussi durer pour comprendre que nous avons des limites. Les Yamakasi mettent beaucoup l’accent sur l’altruisme et sur le fait de faire les choses ensemble. Ils ne vont pas forcément chercher à être les plus forts mais plutôt à amener les autres pour être aussi fort qu’eux. Chacun a son style. Ce que je te raconte c’est ma vision du Parkour, mais pour pas mal de jeunes qui arrivent aujourd’hui, ce n’est pas le même esprit,  ils veulent juste faire des sauts énormes, et s’ils se blessent ils arrêteront.

 

“Mes limites sont celles de la raison…”

 

 

Existe-t-il des compétitions? Une fédération? Des records?
Le Parkour est extrêmement difficile à cadrer. Il n’y a pas de figure tutélaire, ça n’appartient à personne. Personne n’est d’accord sur sa définition. Il y a autant de manières de pratiquer que de pratiquants, c’est donc très difficile de mettre tout cela sous une bannière. En France, il y a une Fédération de Parkour dans laquelle les gens impliqués font un super travail, ils sont vraiment passionnés. Ils travaillent beaucoup pour que la pratique s’institutionnalise sans qu’elle perde son essence. Et c’est très difficile. Je fais partie de la Fédération, et la raison qui me motive c’est que si tu veux vivre du Parkour, il faut l’institutionnaliser. Définir les techniques de bases etc… Il faut savoir qu’il y a un gros mouvement en France contre la compétition, du coup c’est Redbull qui a repris le business Parkour sans se soucier de la philosophie ou de la pédagogie.  Bien entendu, ils ont trouvé des candidats qui sont de supers athlètes. Ils ont fait des compétitions de freestyle, c’était un peu de la gymnastique dans un espace urbain, au cours desquelles on va juger si untel a bien atterri ou un autre a bien exécuté son salto, ainsi que leur style. Il y a donc un système de notations qui se met en place. Au départ, j’étais contre ces compétitions, mais comme pour tout le meilleur moyen d’avoir une vraie opinion dessus est d’en faire l’expérience.  J’ai commencé par des compétitions de gymnastique et j’ai découvert une autre manière de travailler et d’atteindre des objectifs. Toute mon énergie était dirigée dans une seule direction et j’ai adoré ça. J’ai ensuite essayé une compétition de Parkour aux États-Unis, il y avait des mecs très forts et cela m’a permis de repousser mes limites encore une fois. Tout cela se déroulant dans une bonne ambiance, très saine, avec du respect.

Les candidats lors des épreuves.

Quelles sont les limites que tu te fixes?
Ça va dépendre aussi de comment je me sens dans l’instant. Mes limites sont celles de la raison, si je ne me sens pas capable sur un obstacle, je vais retourner au travail pour y arriver. Dans les figures freestyle, je ne suis pas très fort donc je m’entraîne dur pour devenir meilleur. J’ai remarqué qu’il y avait deux types de personnes pour le salto, ceux qui comprennent tout de suite l’acrobatie, comment orienter leur corps dans l’espace, et d’autres comme moi qui n’ont pas de talent. J’ai donc dû travailler pour comprendre et ensuite exécuter les figues, cela m’a pris un peu plus de temps, mais maintenant je suis bien avec moi-même.

Comment t’entraines-tu?
Depuis que j’ai arrêté les Beaux-Arts il y a deux ans, mon entraînement est devenu beaucoup plus dur et précis. Je m’entraîne 3 à 4 fois par semaine en gymnastique en session de 2 à 3 heures. J’ai un coach, je fais les arçons, j’en fais ma base de mouvements pour travailler mes écarts, mes sauts, mes saltos, ma force. J’ai une deuxième base qui est l’haltérophilie, que j’ai également commencé il y a deux ans au rythme de deux sessions par semaine, afin de construire des jambes solides, pour bien absorber les impacts, pouvoir exploser quand j’ai envie de sauter. Je m’adapte aussi, pour Ninja Warrior, j’ai fait beaucoup d’escalade car je savais que celui qui avait gagné venait de l’escalade. Il y a un autre challenge qui arrive en novembre, Ultimate Beastmaster, qui se déroulera à Los Angeles et j’attends encore des réponses mais je sais qu’il va y avoir beaucoup d’escalade.  Une sorte de Spartan Race pour laquelle  il faudra aussi que je travaille mon endurance. Mon entraînement se modifie selon mes objectifs.

 
Considères-tu pratiquer un sport extrême?
Oui et non. Je ne connais pas la définition exacte d’un spot extrême. Je pense que le Parkour est extrême, puisqu’il m’arrive de faire des gros sauts d’immeubles et que cela peut être dangereux. On est d’autant plus attentif, peureux, à faire attention à tout, on ne se dit pas qu’on verra bien ce qui se passe. Dans ma pratique c’est beaucoup d’analyse, de recul et donc de maîtrise. C’est un peu pareil que ceux qui font des sauts avec leur moto au- dessus des voitures, ils ont répété des centaines de fois, ou les artistes du Cirque du Soleil qui font le même show chaque jour. Mais il y a aussi le côté extrême, il y a deux jours j’ai grimpé sur un immeuble par l’échafaudage de construction, évidement sans baudrier, si quelque chose est mal fixé je peux tomber. Malgré tout, cela me met dans un état de transe. La concentration nécessaire,  les sensations sur le métal, les chaussures qui glissent… Il y a quelque chose qui te replonge dans une condition très primitive.

 

“…je suis à 100% guerrier à me fixer des buts, et me donner à fond pour les atteindre.”

 

 

Un âge limite pour la pratique?
Chacun doit trouver sa propre définition du Parkour, mais il est évident que pour faire des saltos et des sauts dans tous les sens, il y a une limite. Le plus vieux performer qui était au Redbull Art of Motion cette année était Yoann Zephyr Leroux  qui a une trentaine d’années maintenant et il ne s’est pas très bien classé alors qu’auparavant il finissait  premier. Cela m’arrive de m’entraîner avec Yann Hnautra (fondateur Yamakasi) ou Chau Belle et je peux te dire qu’ils ont la pêche, pour les suivre en entrainement il faut y aller! Ils courent, sautent grimpent, font des saltos… C’est un sport encore jeune et l’on ne peut pas  vraiment donner de limite.
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Vis-tu de ton sport?
Oui, je vis de mon sport. J’ai un grand maitre, une grande inspiration qui s’appelle Mich Todorovic qui disait “Je ne vis pas du Parkour, je survis du Parkour”. C’est un peu ça. Je gagne de l’argent mais vraiment pas beaucoup parce que le sport n’est pas très développé et que je ne suis pas le meilleur. Et même les meilleurs ne sont pas millionnaires. Certains ont gagné le gros lot en étant cascadeurs dans des films par exemple.

 
C’est une vraie alternative, le cinéma?
C’est ce qu’ont fait les Yamakasis.  David Belle est aujourd’hui coordinateur de cascades, participes à des projets pour des jeux vidéo. Moi-même j’ai des amis qui ont été cascadeurs sur X-Men. Moi, je ne gagne pas grand-chose, le seul argent que je gagne c’est sur l’enseignement. C’est une quête, j’ai la sensation qu’il faut que je passe par là. J’ai NU3 (qui fait des produits naturels bio) comme sponsor et une marque de vêtements qui s’appelle Être Fort qui me sponsorise en partie.

Tu as participé à Ninja Warrior, quelles en sont les retombées?
Bien entendu, il y a des gens dans la rue qui me reconnaissent, mais il faut savoir que l’émission a fait un gros flop. Ils l’ont diffusé pendant les vacances d’été, ensuite il y a eu les attentats à Nice. Mais il faut reconnaître que les émissions étaient assez mauvaises, mises à part la demi-finale et la finale. Ceux qui m’ont vu me prennent un peu plus au sérieux car j’ai fini premier, mais rien n’a changé pour moi. Il y a Les Anges de la Téléréalité qui m’ont contacté, je ne veux pas participer à l’émission mais je suis allé voir par curiosité. Mon but, une fois que j’aurais acquis assez d’expérience, est de monter une entreprise, de véhiculer des valeurs, d’enseigner à plein temps après avoir exploré tout ce monde de la performance. Mais pour l’instant je suis à 100% guerrier à me fixer des buts, et me donner à fond pour les atteindre.

VALENTIN DUBOIS
Facebook: Valentin Dubois

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