Enseignant-chercheur et activiste, MC depuis les années 90, Steve Gadet, plus connu sous le nom de Fola, est l’auteur de nombreux ouvrages sur les cultures urbaines. Ses travaux universitaires, comme ses créations musicales, constituent de véritables outils pour mettre en lumière les problèmes sociétaux  et agir pour un mieux-vivre ensemble.

Pourquoi avoir choisi la culture Hip Hop comme sujet de recherches?
Au milieu des années 90, il y a eu un livre, Yo! Révolution Rap. Je suis parti deux fois à Atlanta, j’ai commencé à parler anglais couramment et par le biais de mes études, j’ai dû faire des travaux de recherches. C’est naturellement que le mouvement Hip Hop est devenu mon centre d’intérêt, pas seulement en tant que fan mais en tant que chercheur. J’ai voulu retracer les racines de ce mouvement, en réalisant beaucoup d’interview aux Etats-Unis, à Paris, en Jamaïque, à Trinidad, en Guadeloupe et en Martinique. Il n’y a pas grand monde dans le milieu universitaire français qui a travaillé sur cela et lui a donné du sens.

Le Hip Hop était-il déjà présent en Guadeloupe?
Quand je l’ai découvert, je ne savais pas comment il était présent. Aux alentours des années 98-99, on me mit au courant de gros sons qui marchaient, et j’ai côtoyé la scène locale, parfois en faisant certaines scènes moi-même, en tant que rappeur. En Martinique, je suis allé dans les radios, les soirées organisées, c’est comme cela que j’ai rencontré beaucoup d’activistes et d’artistes.

Cet ouvrage révèle une véritable volonté de comprendre les modèles suivis par le jeune public?
Il y a une vraie volonté de mettre en mots, pour tenter d’expliquer au grand public le reste de la société. Il voit les artistes, entend parfois parler des scandales, mais la dynamique, la créativité artistique de ces mouvements culturels restent inconnues. Pour mieux les appréhender et donner de la matière à ceux qui travaillent dans la politique de la ville, les travailleurs sociaux, les enseignants, qui perçoivent ces mouvements-là d’un mauvais œil. Il s’agissait d’enclencher un dialogue avec des personnes qui sont en dehors de la Caraïbe. C’était aussi pour avoir une idée de ce qui se faisait dans nos régions.

 

“Ces mouvements ont capté l’imagination de la jeunesse antillaise…”

 

Ce mouvement transfrontalier, parti de la Jamaïque, s’est épanoui aux Etats-Unis mais reste marqué par des apports culturels très divers. C’est un atout pour mieux vivre ensemble et se comprendre?
Je pense que oui, j’ai l’impression que c’est un mouvement d’hommes et de femmes qui a plusieurs têtes. Il est tellement ouvert aux gens qui viennent d’avenues différentes, qu’il est ouvert à plein de choses qui peuvent aussi nuire au vivre ensemble. Mais ces cultures forment un pont qui relie des gens qui vivent dans des pays différents, ont des religions différentes, qui sont d’âge différents. Ce qu’ils ont en commun, c’est bien ce mouvement. Il y a aussi des gens qui ont réussi à se rattacher à la vie et lui donner du sens grâce à ces mouvements, qui touchent aujourd’hui un salaire. L’autre côté de la pièce, ce sont des problèmes sociétaux que ce mouvement met en lumière et parfois glorifie… Il faut pouvoir parler de ces choses-là, parler sans condescendance, avec respect et clairvoyance.


Dans la Caraïbe, la créolité demeure-t-elle la source fondamentale de cette culture?
Si l’on définit la créolité comme l’accueil de la diversité, comme une manière de voir le monde et de vivre, propre aux habitants de la Caraïbe, je pense que oui. C’est un mouvement qui a aussi tendance à écraser les cultures locales, mais  ceux qui ont compris que ce mouvement est celui du “Reste toi-même”, qu’ils soient graffeurs, réalisateurs, rappeurs, artistes Dancehall… ont compris que l’on peut puiser dans son héritage culturel. Lorsqu’on est dans cette dynamique, ses fondateurs ont plus de respect pour nous que pour ceux qui sont dans le mimétisme.

La violence et les scandales occupent souvent le devant de la scène, notamment autour de la “Gangsta music”, beaucoup plus que les aspects pacifiques et unificateurs de ce mouvement, dont vous traitez dans votre ouvrage. Comment peut-on davantage valoriser ces aspects?
Par les médias que nous avons, les thèmes qui sont abordés et les gens à qui l’on donne la parole. C’est un travail de déconstruction et de dialogue qu’il faut engager. Il existait auparavant des émissions télévisées, des émissions de radio qui ne traitaient pas des scandales.Ces mouvements ont capturé l’imagination de la jeunesse antillaise, c’est pour cela que je propose aujourd’hui qu’ils puissent trouver leur place dans les salles de cours et les établissements scolaires. Il nous faut passer par eux pour comprendre ce qui se passe dans notre pays, c’est aussi un moyen pour éduquer, motiver, nourrir l’estime de soi. Les artistes de ces mouvements doivent prendre leur part, et pas seulement ceux qui font de la musique, on doit leur donner la parole et compter avec eux comme des forces incontournables dans l’épanouissement de nos gens.

Quand vous intervenez dans les écoles, en quoi consiste votre mission?
Je vais dans les collèges et les lycées, également en prison dans les quartiers des mineurs, moins souvent dans les quartiers des adultes. Mon intervention dans les établissements scolaires est d’abord venue de moi, mais à force, cela a pris un autre tournant. Maintenant, le rectorat m’a invité pour former les assistantes sociales, afin qu’elles connaissent mieux les cultures urbaines. J’utilise les chansons et surtout les clips vidéos pour parler des thèmes importants avec ce public: les stéréotypes, l’hyper sexualisation des femmes, les substances, l’échec scolaire, la prévention de la délinquance… Je fais sortir ces thèmes en partant de ces cultures urbaines que les enfants connaissent très bien, parfois mieux que moi. En même temps, cela me permet de rester au contact de cette jeunesse en tant que chercheur, parent et citoyen. Je peux arriver à savoir ce qui se passe, quels comportements sont valorisés. En prison, je travaille plus sur l’écriture créative, le slam, le récit.

C’est un moyen de donner la parole à des personnes qui ne vont pas forcément exprimer leur voix en politique?
C’est une manière de prendre conscience que sa voix compte, et que personne n’a pas la même expérience. Si tu ne le dis pas, la richesse qui est au fond de toi, ce qui fait de toi un être unique, c’est tout un monde qui est fermé aux autres. C’est donc une manière de valoriser ceux qui estiment qu’ils n’ont pas de voix et une manière de leur faire prendre leur place dans une société.

 

“Le sexisme ambiant qu’il y a dans les musiques urbaines commence à faire beaucoup de dégâts.”

 

C’est un univers qui reste masculin, malgré l’émergence de quelques figures féminines, comment l’expliquez-vous?
Cela peut s’expliquer par les contextes de création. Je me suis posée la même question à Trinidad, aux Etats-Unis, et me suis rendu compte que les contextes de création, les soirées ect… n’étaient pas toujours les plus simples pour des figures féminines. Mais les femmes sont là depuis le départ, les B. girls, les organisatrices, les publicistes, dans les labels, je pense bien sûr à Sylvia Robinson. Il est vrai qu’il y a un sexisme très présent. Les femmes n’ont pas besoin de nous pour être là mais pour être plus visibles. Il faut imaginer les cultures urbaines avec ces deux pôles, penser les choses en incluant l’apport, la vision et la présence féminines. C’est à nous hommes sensibles à cette question d’utiliser toutes les avenues disponibles pour que cette présence féminine soit plus remarquée. Le sexisme ambiant qu’il y a dans les musiques urbaines commence à faire beaucoup de dégâts. Chez les jeunes garçons, dans les collèges et les lycées, la manière dont ils parlent des femmes, dont ils les considèrent est affolante. Les garçons ont moins de tendresse, d’humanité et de respect pour les femmes. Il y  a un vrai travail pour nous qui en sommes conscients.

 
J’ai été frappée dans votre ouvrage par les propos de ce jeune fan de Booba, âgé de 17 ans, qui dénonce le fait que de très jeunes enfants écoutent et chantent les morceaux de ce rappeur, qui ne sont pas destinés à la base à un trop jeune public. Les parents sont-ils responsables en laissant entre les mains de leurs enfants des outils qu’ils ne maîtrisent pas eux-mêmes (Internet, smartphones, réseaux sociaux…?)
Absolument. Dans cette lutte pour un mieux vivre ensemble, l’école, les parents, les associations, ont un rôle à jouer. Les parents n’imaginent pas que cela va aussi vite, laissent parfois faire pour avoir la paix. Je suis moi-même parent et cela me rend très humble car je me rend compte du travail que représente l’éducation d’un enfant, c’est un job à plein temps. Il faut prendre le temps de parler, de sortir, de faire des choses. Les éducateurs demandent de plus en plus à travailler avec les parents, notamment en milieu scolaire, car si l’on travaille avec les élèves, qu’on les sensibilise mais qu’en rentrant chez eux, il y a une ambiance délétère, cela ne sert à rien.

Il faut aussi prendre en compte le terrain socio-économique particulier sur lequel ces mouvements se développent: plus on a un contexte de crise, un grand nombre de jeunes sans activité, plus il y  a de possibilités pour qu’ils aillent vers les mauvais repères.
La culture Hip Hop, le Dancehall et la Trap Music ont pour terreau ce manque d’activité, des familles déstructurées, un contexte d’éducation mal adapté, des formations mal choisies… En Jamaïque ou à New York, c’était le même contexte dans les années 70 que dans les années 90 à Atlanta ou aujourd’hui dans nos territoires. Cela nécessite d’autres politiques gouvernementales, d’autres choux pour ne pas constamment transporter de l’eau dans des paniers percés. En prenant en compte ce contexte socio-économique, on peut mieux contrer ce qui donne naissance à ces comportements déviants.

Au delà des quartiers défavorisés, vous parlez de l’influence considérable du Hip Hop sur l’industrie vestimentaire, le langage, la sexualité… La forme prend-elle le dessus sur le fond?
Nous vivons dans un monde capitaliste, qui prend tout et n’importe quoi du moment qu’il y a du profit. Ces mouvements  sont devenus un moyen de vendre des produits, les industries ont remarqué qu’il y avait des niches très larges de consommateurs. Les compagnies n’ont aucun état d’âme à faire taire leur conscience sociale, que ce soit Disney, BET, Viacom… pour faire du profit. Maintenant, la loi du porte-monnaie est encore là, et si des consommateurs sentent que certaines choses ne leur conviennent pas, des manières de valoriser des comportements dans des publicités… ils doivent le faire savoir. Il y a déjà eu des cas d’entreprises qui ont changé leur politique commerciale.

On peut vous faire intervenir par le biais de l’association, “Faire Une Différence”?
Je suis en train de former une génération d’éducateurs, car lorsqu’une vision ne s’appuie que sur un seul Homme, elle ne va pas loin. A la Fac, l’un de mes cours s’intitule “Enseigner à partir des cultures urbaines”. J’ai des futurs enseignants, journalistes ou autres, qui découvrent autrement les cultures urbaines. En tant que MC, j’ai sorti deux mix-tapes, Respect et Freedom, toutes deux disponibles gratuitement sur le site www.hauteculture.com. Je continue par passion à faire de la musique, c’est aussi un outil pour moi, pour marquer l’imagination du jeune public. Je peux sortir mes livres, mon discours, mais je capte davantage l’attention des jeunes avec des textes de Rap ou de Trap.

STEVE GADET
Facebook: Steve Gadet

Texte: Cee Bee

 

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